RACINE

Racine est un mystère.
Simplicité et clarté raciniennes répète-t-on. Or Racine n’est ni simple ni clair. Il y a une apparence, il y a une réalité. L’apparence ce sont ces lettres manuscrites dont l’immédiate lisibilité nous laisse perplexes tant il semble que la phrase coule de source, limpide dès sa naissance. Quelle réalité derrière cette souveraine maîtrise de la langue ?
Il y a un décalage entre les passions meurtrières qui animent le théâtre et l’espèce d’évidence sereine avec laquelle s’impose l’écriture racinienne. Décalage aussi entre les crises de la vie –rupture avec Port-Royal, décès suspect de Marquise Thérèse Du Parc, mort de l’enfant du poète et de la comédienne, amours partagées avec la Champmeslé, abandon du théâtre après Phèdre, affaire des poisons, accusations de jansénisme sur la fin de sa vie- et la courbe sans faute d’une carrière si parfaitement réussie qu’on la dirait guidée par un plan : en une décennie et demie l’orphelin de la Ferté-Milon, l’enfant de Port-Royal, s’impose comme l’auteur de théâtre le plus considérable de son temps, avant de devenir l’historiographe du Roi, puis son lecteur et son familier. Mystère de la poésie : cet homme de cour à perruque est aussi le poète qui aura su, avec ses mots, faire naître ces instants de silence partagé, de jubilation pathétique, qui sont la vérité ultime de la poésie tragique.
Racine aura enfanté son œuvre écartelé entre le talent reçu et l’anathème porté par ses maîtres sur le théâtre. « Pardonne » s’exclame Phèdre au plus profond de sa détresse. C’est le premier mot du livre. C’est aussi le dernier.

QUELQUES CRITIQUES :

LA CROIX, 2004, Bruno FRAPPAT.
Telle est l’irrépressible envie que l’on éprouve à la lecture de la passionnante, longue, multiple, talentueuse, bouillonnante biographie qu’André Le Gall consacre à l’orphelin de La Ferté-Milon… Que nous lègue de plus fort l’orphelin tragique ? Les plus beaux vers de la langue française (Hippolyte : « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. ») La langue française à l’état pur. André Le Gall écrit : « Les mots lui faisaient la grâce, peu à peu, de s’assembler de telle sorte que passe à travers eux le souffle sacré de la poésie. » Le biographe va plus loin, à la fin de son ouvrage quand, imaginant dans une dizaine de pages transportées et superbes, le monologue de Racine sur son lit de mort, il écrit ceci : « L’inspiration du poète n’était que le frémissement, certes affaibli mais cependant tumultueux, du souffle divin dont la Genèse dit qu’il agitait la surface des eaux avant même que la lumière fût. N’était-ce pas l’Esprit créateur qui soutenait le génie du poète ? »
Soit dit sans excès dans l’éloge, cette biographie de Racine est racinienne à sa manière par le souffle d’écriture qui en rend la masse presque aérienne. Erudition, ironie, sens de la formule, élans, piques opportunes, travail sur les mots. André Le Gall a su associer une méthode d’enquête très pointilleuse, très honnête dans le défrichements des « pistes », et un rendu d’écriture qui n’en fait pas un gendarme érudit, mais, à sa manière, un poète. Le renseignement et le souffle : c’est le composé des biographies d’excellence.

LE BULLETIN DES LETTRES, 2004, Pierre GIULIANI.
L’auteur qui a donné, chez le même éditeur, un Pierre Corneille en 1997, et un Pascal en 2000, est un bon connaisseur du XVIIeme siècle, qu’il considère toujours de l’intérieur en nous épargnant avec bonheur les interprétations anachroniques : le Roi et sa Cour, la guerre et l’argent, les Grands et les bourgeois, les amitiés et le clientélisme , le mécénat et les offices, la poésie dramatique et la position sociale, les débats théologiques et les bénéfices ecclésiastiques, Port-Royal et la monarchie louis-quatorzienne, l’Eglise et le théâtre, le siècle et le Salut –tous ces sujets si difficiles à apprécier avec justesse sont clairement abordés, et remis dans leur contexte historique et culturel avec maîtrise, mais sans lourdeur didactique… Sans compter que l’auteur, en de courtes sous-parties qui divisent les onze chapitres de l’ensemble, excelle à animer les personnages qui à des degrés et à des titres divers traversent la vie de Racine : Louis XIV, bien sûr, mais aussi Boileau, Corneille, ou encore Madame de Maintenon ou le Grand Arnauld… Le recours fréquent et rigoureux aux correspondances et aux mémoires du temps est alors toujours le bienvenu. Autant dire que l’on apprend ainsi beaucoup sur la riche humanité du Grand Siècle.