André LE GALL

UN HOMME DANS SA TOMBE

Editions A.L.J.C. 115
ISBN 2-95221 73-0-0
Dépôt légal: 1er trimestre 2005
Droits de reproduction, de traduction,
d’adaptation et de représentation réservés
pour tous pays.

Création en 2012 au Théâtre de l’Ile Saint Louis à Paris .
Mise en scène de Christian Deudon, assisté de Nadine Lefébure
et Renaud Loizeau ; avec Christian Deudon et Natacha Lumet
et les voix de Dominique Leverd, Claude Douaud
Amandine Humbert et Patrick Perrey. Production : L’œil du Prince.


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Personnages :
Pascal Quorso, professeur d’Université.

Estelle Hardy, élève commissaire divisionnaire.

 

 

LIEU

L’action se déroule dans un studio. Un bureau occupe un angle de la pièce. Quelques fauteuils, un canapé, complètent l’ameublement. Pascal Quorso dispose d’un poste de radio qu’il manipule de temps en temps. Par intermittence, on entend des voix radiophoniques. Les voix retentissent dans un espace sonore qui enveloppe à la fois acteurs et spectateurs. Le jeu des lumières fait apparaître ou disparaître les deux personnages selon que le spectateur entend leur dialogue ou les voix radiophoniques.

Le présentateur radiophonique
Les services de la météorologie sont à présent en mesure de confirmer que les formes apparues dans le ciel depuis hier après-midi ne sont pas des nuages chargés d’acides ainsi que des informations hâtivement diffusées dans certains pays étrangers ont pu le laisser croire.
*****
Pascal Quorso est assis à son bureau. Sonnerie. Il se lève, décroche le combiné de l’interphone.

Quorso

Pascal Quorso ? Oui… c’est moi … Estelle Hardy ? C’est avec vous que j’ai eu une discussion il y a quinze jours ? Je vous ouvre la porte… Montez… Mais je vous préviens… Je vous accorde cinq minutes… Cinq minutes…. Oui…
Pascal Quorso raccroche le combiné. Il va et vient. Silence. Sonnerie. Pascal Quorso ouvre la porte. Estelle Hardy entre .Pascal Quorso referme la porte. On entend le bruit d’une radio, mais en sourdine. On ne comprend pas les paroles.

Quorso

Un instant, j’éteins la radio.

Estelle Hardy

Non ! Non ! Laissez-la comme ça ! Baissez le son si vous voulez… Qu’est-ce que c’est que cette histoire de cinq minutes ?...

Quorso

J’ai réfléchi, ça ne me paraît plus possible.

Estelle Hardy

Comment ça ?... Il y a quinze jours, vous m’avez bien donné votre accord non ? Avec rendez-vous aujourd’hui à quinze heures ?

Quorso

Rien ne m’oblige à me soumettre à votre interrogatoire.

Estelle Hardy

Rien ! Et je vous l’ai expliqué au téléphone. Vous pouviez refuser. Mais maintenant c’est trop tard.

Quorso

Et pourquoi s’il vous plaît ?

Estelle Hardy

Parce que moi j’ai un mémoire à faire. Ça aussi je vous l’ai expliqué. Vous auriez refusé à ce moment-là, on pouvait encore choisir une autre affaire que l’affaire Artémis. Maintenant c’est parti ! On s’est mis à six sur l’affaire. Chacun son suspect. Chacun son mémoire. Avec un rapport de synthèse. Si on trouve la solution, tout le groupe se prend une note fumante. Sinon, on se récupère tous une sale note. Je vous ai expliqué tout ça! Alors maintenant, vous n’allez pas mettre tout ça par terre hein ?

Quorso

Vous ne m’avez laissé aucun temps de réflexion. Toujours trop vite ! … Ça sert à quoi votre enquête ?

Estelle Hardy

A faire un mémoire, et c’est tout ! Pour devenir commissaire divisionnaire !
(D’un geste délibéré, Estelle Hardy s’assied au bureau, y dépose un dossier et un petit appareil.)

Quorso

Je n’ai plus envie de remuer tout ça.

Estelle Hardy

Qu’est-ce que vous risquez ?... Avec la Grande Amnistie d’il y a dix ans !

Quorso

Aucune suite judiciaire possible ?

Estelle Hardy

Rien à craindre ! Coupable ou innocent, c’est pareil ! Aucune suite ! Aucun risque réel pour vous !

Quorso

Il y a vraiment de quoi rigoler en vous écoutant ! Tout ce passé qui va dégorger ! Je ne pourrai pas supporter ça !

Estelle Hardy

C’est vous qui l’avez tuée ?

Quorso

C’est reparti ! Non, ça n’est pas moi figurez-vous : pas moi !

Estelle Hardy

Alors ?

Quorso

Vous êtes inconsciente ou quoi ? Je suppose que vous connaissez le dossier ?

Estelle Hardy

Par cœur !

Quorso

Et vous croyez que j’ai envie de reparler de tout ça ?

Estelle Hardy

Peut-être que oui !... C’est dans ce cabinet d’archives que vous vivez ?

Quorso

Que je survis oui ! Au milieu de tout ce tas de papier imprimé !

Estelle Hardy
Avec aussi ce qui sort de votre propre imprimante ?... Aux Editions de la Poésie contemporaine.

Quorso

Trois recueils avec des ventes allant en moyenne de cinquante à cent exemplaires !

Estelle Hardy

J’ai lu vos poèmes.

Quorso

Alors ?

Estelle Hardy

Funèbres… Magnifiques… Rares… Mais tout reste à faire. L’œuvre enfouie… A déterrer…

Quorso

A quoi ça vous servira de poser des questions qui ont déjà été posées dix fois ? Les réponses sont dans les dossiers.

Estelle Hardy

Il y a eu non-lieu. Ça veut dire que le juge d’instruction, il y a douze ans, a renoncé à trouver la vérité.

Quorso

Ça vous servira à quoi la vérité ?

Estelle Hardy

A connaître la vérité.

Quorso

Est-ce que ça empêchera le corps d’Artémis de pourrir dans la terre ?

Estelle Hardy

Ça n’empêchera pas le corps d’Artémis de pourrir dans la terre. Le corps enchanteur de l’inoubliable Artémis.

Quorso

Inoubliable oui !

Estelle Hardy

Comme une obsession ?

Quorso

Comme une dévoration. Artémis, souveraine dans sa tunique blanche, chaque geste beau comme un signe des dieux.

Estelle Hardy

Et vous six crevant de soif chaque mercredi au stand de tir.

Quorso

La soif… Oui… inextinguible.

Estelle Hardy

Jamais apaisée… Pour personne.

Quorso

Pour personne ?

Estelle Hardy

Artémis était conformée de telle manière qu’elle ne pouvait satisfaire personne.

Quorso

Je ne savais pas ça !

Estelle Hardy

Vous voyez que cette enquête vous apprendra des choses.

Quorso

Je n’en serai pas plus avancé.

Estelle Hardy

Vous ne pouvez déjà plus vous passer de mes questions.

Quorso

Exact ! Le piège s’est déjà refermé !

Estelle Hardy

Que faisiez-vous le soir de la mort d’Artémis ?

Quorso

Ça ne va pas recommencer non ? Toutes les questions ont été posées, toutes les réponses, vous les connaissez.

Estelle Hardy

Je voudrais les réentendre.

Quorso

Et vous croyez que je vais jouer à ce petit jeu-là ?

Estelle Hardy

Oui ! Parce que vous êtes trop content d’avoir trouvé quelqu’un à qui parler d’Artémis.

Quorso

Ça ne finira donc jamais ?

Estelle Hardy

Peut-être que si ! Avec moi, ça peut finir ! Ça n’est pas vous qui avez planté la flèche dans le cœur d’Artémis ?

Quorso

Non… A quoi rime ce ressassement ? J’ai déjà tout dit.

Estelle Hardy

C’est pour la cohérence de l’enregistrement.

Quorso

Parce que tout ce qu’on dit est enregistré ?

Estelle Hardy

Il le faut bien, pour alimenter l’ordinateur.

Quorso

Vous jetez tout le paquet dans l’ordinateur, et vous voyez ce qui en sort ?

Estelle Hardy

C’est ça. L’ordinateur traite le tout.

Quorso

Et donne le nom du coupable ?

Estelle Hardy
Pas nécessairement ! Ça dépend de ce qu’on lui a fourni… Qu’est-ce que vous risquez si vous êtes innocent ?

Quorso

Parce que vous croyez que les innocents ne risquent rien ?

Estelle Hardy

Vous étiez où le mardi 23 mai entre 19 heures et 22 heures ?

Quorso

Vous pourriez aussi bien répondre vous-même à la question.

Estelle Hardy

Vous maintenez toujours que vous étiez au ciné-club Falguière, et que vous y avez vu Sueurs froides d’Alfred Hitchcock ?

Quorso

Sueurs froides, oui ! Titre original : Vertigo. Oui ! Je maintiens ! Parce que c’est vrai.

Estelle Hardy

C’est impossible.

Quorso

Je ne sais pas si c’est impossible. Je sais seulement que c’est là que j’étais. Et ne me demandez pas s’il y a quelqu’un pour confirmer mon alibi… En fait il y a quelqu’un.

Estelle Hardy

Qui ?

Quorso

Moi. Ça ne vous suffit pas à vous. Mais pour moi c’est l’essentiel.

Estelle Hardy
Parce que vous étiez suspect à vos propres yeux ?

Quorso

A mes propres yeux, je suis l’éternel suspect.

Estelle Hardy

Quelles raisons aviez-vous de tuer Artémis ?

Quorso

Artémis c’était une folie, un tourbillon, un cyclone immobile. J’aurais pu être emporté par le cyclone… hors de toute raison ! Mais ça n’est pas arrivé ! Et là je dis : Dieu soit loué !

Estelle Hardy

Vous croyez en Dieu ?

Quorso

Dans cette circonstance : oui.

Estelle Hardy

Et dans les autres circonstances ?

Quorso

Dans les autres circonstances, je crains les puissances du mal.

Estelle Hardy

Alors pourquoi voulez-vous leur avoir échappé au temps d’Artémis ?

Quorso

Parce que c’est arrivé comme ça !

Estelle Hardy

Pourquoi ce nom d’Artémis ?... Oui oui… Je connais la réponse. C’est pour l’enregistrement.

Quorso

Pour l’enregistrement, je rappelle donc que chacun devait mettre son nom sur la feuille de présence. Jamais elle n’a donné le sien. Elle inscrivait : Artémis.

Estelle Hardy
A cause de l’arc, des flèches etc. ?

Quorso

Artémis ne se justifiait jamais. Chaque semaine elle surgissait devant nous d’une petite voiture rouge très rapide, qu’elle manipulait avec une extraordinaire dextérité. Toujours habillée des mêmes couleurs. Noir, blanc, rouge. Longue jupe noire. Chemisier blanc. Echarpe rouge.

Estelle Hardy

Provocante ?

Quorso

Son corps, son visage, sa chevelure, chacun de ses gestes étaient comme le signe d’un mystère. Mais pas un geste, pas un regard qui aurait pu passer pour une invitation. Elle glissait sur la terre. Tout glissait sur elle.

Estelle Hardy

Sauf vos regards.

Quorso

Nos regards bafouillaient de faim et de soif. Elle avait depuis longtemps disparu dans sa voiture rouge que nos regards bafouillaient toujours…Ce qu’Artémis réveillait, c’était quelque chose d’insatiable…

Estelle Hardy

Comme une fatalité ?...

Quorso

Comme si on s’était résigné à ce que la promesse dont elle était le signe, jamais ne serait tenue… C’était au-delà du sexe, et même sans rapport avec le sexe, au-delà… d’on ne sait quoi… La beauté comme une frustration absolue… insaisissable… à en perdre le souffle… chaque mercredi… comme une folie…

Estelle Hardy
Ça vous a rendu fou ?

Quorso

Comme les autres.

Estelle Hardy

Vous en parliez entre vous ? Des allusions ?

Quorso

Jamais ! Artémis appartenait au sacré ! Palpitation solaire sur la terre.

Estelle Hardy

Qui avait introduit Artémis dans votre groupe ?

Quorso

Je ne sais pas. Un jour elle s’est trouvée au milieu de nous… présente… intouchable…
*****

– Le présentateur

S’agissant des phénomènes célestes, aucune information n’a encore filtré. Le Miroir des ténèbres ! a confié, sur le ton de la plaisanterie, l’un des responsables du Centre spatial d’astronomie à notre correspondant.

Quorso

A quoi rime votre enquête, votre mémoire, votre classement… avec tout ce qui se passe ?

Estelle Hardy

Ni vous, ni moi ne pouvons rien sur ce qui se passe. Alors que nous pouvons établir la vérité sur Artémis. Une femme qui était vivante, en qui les pensées jaillissaient, ça compte de savoir qui l’a tuée non ?

Quorso

Je ne sais pas.

Estelle Hardy
Moi je pense que si. Les jours où nous sommes passeront comme les autres. Et il en restera quoi ? Mon mémoire, si je l’ai écrit. Sinon, rien. Alors j’écris mon mémoire… Vous faites quoi dans la vie ?

Quorso

Ecoutez… franchement…

Estelle Hardy (sur le ton d’un rappel)

C’est pour l’enregistrement.

Quorso

Bon ! Bon ! Alors je recommence : je suis professeur d’université, professeur d’histoire, spécialisé dans l’antiquité tardive.

Estelle Hardy

Age ?

Quorso

Quarante-huit ans.

Estelle Hardy

Marié ?

Quorso

Célibataire.

Estelle Hardy

Une petite amie.

Quorso

Non.

Estelle Hardy

Homo ?

Quorso

Non.

Estelle Hardy

Pour le sexe, vous faites comment ?

Quorso
Je ne fais pas.

Estelle Hardy

Elle passe où cette énergie ?

Quorso

J’accumule… comme vous…

Estelle Hardy

Oui… comme moi… Vous, vous avez la poésie…

Quorso

Et vous ?

Estelle Hardy

En dehors d’enseigner l’histoire antique et d’écrire des poèmes, vous faites quoi ?

Quorso

Je vais au cinéma.

Estelle Hardy

Seul ?

Quorso

Seul !

Estelle Hardy

Vous vous défoulez dans le porno ?

Quorso

Griffith, Mankiewicz, Huston, Minnelli, William Wyler... L’archéo-cinéma...

Estelle Hardy

Vous avez oublié Hitchcock.

Quorso

J’ai vu dix fois Sueurs froides si c’est ça que vous voulez dire.

Estelle Hardy

Qu’est-ce que je veux dire ?

Quorso

Que j’ai oublié Hitchcock parce qu’Hitchcock ne fait pas partie de ceux que j’aime.

Estelle Hardy

D’où il suit…

Quorso

D’où il suit que je n’ai pas vu Sueurs froides… Je vous vois venir. Hé bien si ! J’ai vu Sueurs froides pour la dixième fois le mardi 23 mai.

Estelle Hardy

Et depuis ?

Quorso

Jamais.

Estelle Hardy

Le film maudit ?

Quorso

Le film béni. Le film grâce auquel je sais que je n’ai pas tué Artémis.

Estelle Hardy

Autosuggestion !..C’est vous qui l’avez tuée hein ?

Quorso

Non !... Vous voyez bien, vous n’y couperez pas ! Il va falloir me faire donner la question.

 

Estelle Hardy

Ces histoires à la con que vous vous racontez pour éviter de penser à celle d’Artémis, ça vous aide à vivre ?

Quorso

Non ! Or j’aurais besoin qu’on m’aide à vivre voyez-vous mademoiselle Hardy. Enfin, j’aurais eu besoin.

Estelle Hardy

On ne vous a pas aidé ?

Quorso

Non. Et ça n’est pas votre enquête qui va arranger les choses.

Estelle Hardy

N’anticipons pas.

Quorso

Il vous faut un coupable.

Estelle Hardy

Le coupable.

Quorso

Les faux coupables doivent rapporter autant de points que les vrais, non ?

Estelle Hardy

Non ! Les faux coupables ne résistent pas à l’ordinateur.

Quorso

Même si tout est bien manigancé ?

Estelle Hardy

Il y aura toujours une faille quelque part, et ça fera zéro. Artémis est morte un mardi pas un mercredi. Personne ne pouvait savoir que ce soir-là, elle se rendrait au centre. Elle avait donc un rendez-vous. L’un d’entre vous aura obtenu d’elle un rendez-vous hors de l’enceinte. Elle aura refusé ses propositions. Il lui aura tiré sa flèche.

Quorso

Ça suppose la préméditation. Ça veut dire qu’il avait son arc et ses flèches.

Estelle Hardy

Ça veut dire qu’il avait son arc et ses flèches. Mais ça ne suppose pas nécessairement la préméditation… Artémis lui dit non. Il perd le contrôle de soi. Il se précipite sur son arc et tire une flèche. Artémis est déjà morte qu’il ne sait toujours pas ce qui s’est passé. Il ne sait pas ce qu’il fait. Vis-à-vis de lui-même le type fait comme s’il voulait seulement tirer quelques flèches… Une mise en scène pour soi-même, vous comprenez.

Quorso

Je vois qu’il y a certaines choses que vous êtes capable de comprendre. Et comme de nous six, le seul dont l’alibi n’a pu être confirmé…

Estelle Hardy

Non ! Pas le seul !.. Les autres alibis aussi comportent des trous, des imprécisions…

Quorso

Le mien n’est qu’un trou. Sueurs froides au ciné-club Falguière ! Moi je sais bien ce que j’ai fait ce mardi-là de 19 à 22 heures ! Mais je suis le seul à le savoir ! Personne pour le confirmer ! Donc coupable !

Estelle Hardy

Suspect ! Coupable ça reste à voir.

Quorso

Si j’avais été coupable, je me serais arrangé pour me fabriquer un semblant d’alibi non ?

Estelle Hardy
Un type intelligent y aurait pensé. Mais quelqu’un d’encore plus intelligent a pu se dire que l’absence d’alibi confirmé pouvait le servir. Aucune preuve de ce qu’il dit d’accord ! Mais impossible de prouver le contraire ! Le bénéfice du doute ! Pas de ces morceaux de vérité qui apparaissent en cours d’instruction, et qui viennent pulvériser les meilleurs alibis lorsqu’ils sont faux. Non ! Un mensonge unique du début à la fin. Solide comme du béton. A aucun moment vous n’avez varié.

Quorso

Parce que c’était la vérité.

Estelle Hardy

Personne n’a pu prouver le contraire… jusqu’ici ! Non-lieu ! Le bénéfice du doute ! Génial si l’assassin c’est vous !

Quorso

La vérité banale ! L’épaisse banalité des choses !

Estelle Hardy

Vous croyez que les choses sont banales ?

Quorso

Elles sont à faire peur les choses ! Si on les regardait vraiment en face on devrait sécher de terreur.

Estelle Hardy

D’où il suit ?

Quorso

Que je sèche de terreur.

Estelle Hardy

Ça vous sert à quoi la terreur ?

Quorso

A rien ! Comme le reste !

Estelle Hardy
A la fin il ne reste rien ?

Quorso

A la fin il reste la mémoire de la terreur.

Estelle Hardy

Le néant ?

Quorso

Aucun espoir du côté du néant ! Le néant n’est pas sûr.

Estelle Hardy

Artémis sera dans votre cauchemar éternel ?

Quorso

Elle est déjà dans mon cauchemar temporel. Comme un signe.

Estelle Hardy

Signe de quoi ?

Quorso

Signe de quelque chose d’autre ! Le témoignage d’un autre monde. La preuve que le monde aurait pu être autre.

Estelle Hardy

La preuve qu’il est autre.

Quorso

La preuve que la beauté existe.

Estelle Hardy

Et qu’on peut en mourir ?

Quorso

Elle en est morte.

Estelle Hardy

La frustration avait dépassé votre seuil de tolérance. De sorte que lorsque vous avez su qu’on l’avait trouvée morte, vous avez pu recommencer à respirer.

Quorso

Sauf que subitement le monde était devenu vide. Il n’y avait plus rien. Le signe avait disparu.
*****

Le présentateur.

Nous poursuivons la lecture du rapport public de la Chambre centrale des comptes. Voici l’observation relative à l’Agence pour les espaces de liberté.
*****

Quorso

Artémis. Corps sans possession. La vie comme un éclat solaire ! La beauté, proche à ne pouvoir s’en saisir. Un incendie. La terre brûlée. Sans eau. Sans rosée. Ni ruisseaux, ni pâturages. La beauté comme une terreur.

Estelle Hardy

Splendeur vaine ! L’angoisse d’Artémis ! Une pauvre femme ! 
*****

.

Le lecteur

« Créée il y a une vingtaine d’années en vue de découvrir de nouveaux espaces de liberté, l’Agence avait rapidement développé une conception très extensive de sa vocation. L’accord conclu il y a dix ans par l’Agence avec la Mutuelle pour l’arnaque, les fausses factures, l’intimidation et l’abattage, plus connue sous le sigle de MAFFIA, a sensiblement aggravé la situation. Au demeurant, cet accord n’a jamais été régulièrement ratifié. Saisie d’un recours, la juridiction administrative ne s’est toujours pas prononcée. Il est vrai que le décès des quatre personnes ayant déposé les recours, des huit avocats auteurs des mémoires en annulation, du juge chargé du dossier ainsi que de trois de ses collègues membres de la formation de jugement sans oublier celui du commissaire du gouvernement, a puissamment contribué à accélérer les lenteurs de la justice.
*****

Estelle Hardy

Et le stylo Mont blanc ?

Quorso

J’ai tout dit sur ce stylo.

Estelle Hardy

C’est-à-dire que vous avez admis que vous en aviez un, mais qu’après le meurtre vous ne l’aviez plus.

Quorso

Oui… enfin non…

Estelle Hardy

Oui ou non ?

Quorso

Je veux dire oui… mais…

Estelle Hardy

Oui et non, c’est la même chose pour vous ?

Quorso

Ce que je veux dire…

Estelle Hardy

Comment voulez-vous que j’interprète ce bafouillage autrement que comme un aveu ?

Quorso

J’ai voulu répondre à deux questions en même temps. Oui, j’avais un stylo Mont blanc. Oui, je l’avais égaré au moment du premier interrogatoire. Non, le stylo Mont blanc retrouvé dans la forêt n’était pas le mien.

Estelle Hardy
Vous avez prétendument retrouvé le vôtre quelques jours après. Qu’est-ce qui vous empêche tout simplement d’en avoir acheté un autre ?

Quorso

Est-ce qu’on a trouvé mes empreintes sur celui qui était dans la forêt ?

Estelle Hardy

Non. Aucune empreinte identifiable.

Quorso

Si ce stylo avait été à moi, est-ce que vous croyez que j’aurais attendu qu’on me pose la question avant de m’en procurer un autre ?

Estelle Hardy

Oui ! Parce que lors du premier interrogatoire, vous ignoriez que vous l’aviez perdu.

Quorso

Oui c’est vrai ! En effet ! J’avais oublié ! C’est à ce moment-là que je me suis aperçu que je ne l’avais plus. Je l’avais toujours sur moi, mais je ne m’en servais pas habituellement.

Estelle Hardy

Puisque vous connaissiez la réponse à la question que vous venez de me poser, pourquoi me l’avez-vous posée ?

Quorso

Je pense… enfin je crois…

Estelle Hardy

Vous pensez ou vous croyez ?

Quorso

Je suppose…

Estelle Hardy
Vous supposez maintenant ? Est-ce que pour vous penser, croire, supposer, c’est la même chose ?

Quorso

Dites, laissez-moi un peu respirer hein !... En vous demandant si vous pensiez que j’aurais attendu le premier interrogatoire…

Estelle Hardy

Vous m’avez demandé si je croyais et non si je pensais… Vous avez utilisé le verbe croire et non penser…

Quorso

En vous demandant si vous croyiez que j’aurais attendu le premier interrogatoire pour me procurer un stylo de remplacement, j’avais oublié, c’est vrai, que c’est au cours de cet interrogatoire que j’ai découvert que j’avais égaré mon propre stylo. Je vous ai posé ma question, aujourd’hui, en oubliant que j’avais la réponse déjà vieille de douze ans… Ces sortes de confusions, ça ne vous arrive jamais ?... Le plus étrange est que, lorsqu’on me l’a réclamé, je l’avais sur moi, mais je ne le savais pas. Il avait glissé de la poche intérieure dans la doublure…

Estelle Hardy

Un stylo dans la doublure de votre veston, et vous ne vous en apercevez pas ?

Quorso

Pas dans la doublure de mon veston ! Dans la doublure de mon pardessus… Hé ben non figurez-vous ! Je ne m’en suis aperçu qu’en rentrant chez moi !

Estelle Hardy

Le jour de votre interrogatoire, le vendredi 26 mai, vous aviez un pardessus ?

Quorso

Oui ! Ça ressemble à un détail faux, mais c’est un détail vrai ! Parce qu’il faisait un froid de chien le vendredi 26 mai ! Un vrai retour d’hiver ! Et ça, vous pouvez le vérifier !

Estelle Hardy

Je le vérifierai.

Quorso

D’où il suit que ce stylo qu’on me réclamait, je l’avais à portée de main. Mais je ne le savais pas.

Estelle Hardy

Vous avez réponse à tout. Les innocents n’ont réponse à rien.

Quorso

C’est que je suis un innocent qui a beaucoup pensé à ce qui lui est arrivé… et à ce qui aurait pu lui arriver… Mais le stylo trouvé dans la doublure, vous le saviez, c’est dans le dossier ?

Estelle Hardy

C’est pour l’enregistrement… Le stylo trouvé dans la forêt, ça ne pouvait vraiment pas être le vôtre ?

Quorso

J’ai dit que ça n’était pas le mien. C’est tout ce que j’ai dit.
*****

. Le présentateur

Rappelons que ce soir le Prince comparaîtra dans notre émission : L’Epreuve du feu. Il s’y trouvera confronté à la Grande Accusatrice, Bénédi

meurtre d’Artémis

cte Roc. Comme à l’accoutumée, le combat durera jusqu’à l’aube, et se dénouera par la mise à mort médiatique de l’un des deux protagonistes.
*****

Estelle Hardy

Le mardi 23 mai au soir, vous avez vu Sueurs froides d’Hitchcock au ciné-club Falguière, c’est bien ça ?

Quorso

C’est ça.

Estelle Hardy

C’est impossible.

Quorso

C’est pourtant comme ça !

Estelle Hardy

Le mardi 23 mai, Sueurs froides n’a pas été projeté en soirée au ciné-club Falguière.

Quorso

J’ai vu Sueurs froides. J’y étais. Je l’ai noté sur mon agenda. J’ai gardé l’Officiel des spectacles. Là dans le tiroir du secrétaire. Tenez. Regardez.

Estelle Hardy

Pas la peine…

Quorso

Ecoutez… Jusqu’ici personne…

Estelle Hardy

Personne ne s’est donné la peine de vérifier que Sueurs froides avait été effectivement projeté.

Quorso

Lisez l’Officiel des spectacles… Là…

Estelle Hardy

Ça c’est le programme annoncé. Lors de l’enquête on a tourné et retourné votre alibi, mais en se posant une seule question : y aurait-il quelqu’un pour le confirmer ? On a interrogé la caissière, l’employé du contrôle, l’ouvreuse. A tous on a demandé s’ils vous reconnaissaient. Personne ne vous a reconnu.

Quorso
La salle était comble.

Estelle Hardy

D’accord, mais du coup on n’a pas jugé utile de formuler la question concernant la séance à laquelle vous prétendiez avoir assisté, cette question devenant sans objet. Logique ?

Quorso

Logique.

Estelle Hardy

D’autant que l’Officiel des spectacles annonçait effectivement Sueurs froides. Là-dessus pas de contestation. Je suis la première à avoir eu l’idée de vérifier que le film annoncé avait été projeté. Une chance sur dix mille que le programme ait été modifié.

Quorso

Et alors ?

Estelle Hardy

Le mardi 23 mai il y a eu une inondation qui a obligé à supprimer la séance de 19 heures, à laquelle vous dites avoir assisté.

Quorso

J’y étais. Il n’y a pas eu d’inondation. S’il y avait eu une inondation l’un ou l’autre des employés du cinéma en aurait parlé non ?

Estelle Hardy

Non ! Je vous l’ai dit ! On ne leur a précisé ni le jour ni l’heure de la séance.

Quorso

Ils savaient bien que leur témoignage était en rapport avec la mort d’Artémis.

Estelle Hardy
Oui, mais la presse n’a donné comme indication que la date et l’heure de la découverte du corps, le mercredi 24 mai, à 17 heures, pas l’heure et la date du meurtre. Rien là-dessus. J’ai vérifié. La confrontation avec les employés a eu lieu le lundi 5 juin, une dizaine de jours après que l’information a été diffusée. L’inondation était un incident minime, oublié. Personne n’en a parlé. La seule question qui a occupé la police et les témoins a été de savoir si on vous reconnaissait. Réponse : non. Du coup la police a arrêté les frais. Elle a considéré que vous n’aviez pas d’alibi confirmé. Elle vous a classé parmi les suspects. Une bonne fois pour toutes.

Quorso

C’est ça, une bonne fois pour toutes.

Estelle Hardy

En fait vous étiez beaucoup plus suspect qu’elle ne le pensait. Il aurait suffi qu’elle jette un coup d’œil au journal du gérant, et elle aurait vu qu’il n’y avait pas eu de projection ce soir-là.

Quorso

Quel journal ?

Estelle Hardy

Une espèce de journal de bord où le gérant avait l’habitude de noter ce qui se passait… Quand il se passait quelque chose, c’est-à-dire pas tous les jours...

Quorso

Vous pouvez raconter ce que vous voulez… Il y a un truc quelque part… Je ne sais pas quoi… Je sais seulement que le mardi 23 mai j’ai vu Sueurs froides en soirée au ciné-club Falguière. Voilà ce que je sais.

Estelle Hardy
Impossible ! J’ai recoupé le journal du gérant avec les archives de la compagnie d’assurances. Inondation le 23 mai ! Confirmée.

Quorso

Ecoutez… Regardez mon agenda…

Estelle Hardy

Montrez-le-moi.

Quorso

Prenez-le vous-même… Là dans le tiroir du secrétaire… Prenez-le… Regardez-le au 23 mai… Alors ?

Estelle Hardy

Je vois que vous avez écrit : 19h, ciné-club Falguière. Sueurs froides. Mais ça ne prouve rien. Au mieux, si vous êtes de bonne foi, une simple prévision !

Quorso

Ça n’était pas une prévision.

Estelle Hardy

Qu’est-ce que c’était alors ?

Quorso

Un constat.

Estelle Hardy

C’est-à-dire ?

Quorso

C’est-à-dire que j’ai écrit ça après la découverte du corps d’Artémis et non avant.

Estelle Hardy

Pour l’alibi ?

Quorso

Oui… Pour l’alibi.

Estelle Hardy

Alors ça n’avait aucune valeur.

Quorso

Ça dépend pour qui.

Estelle Hardy

Aucune valeur pour la justice, en tout cas.

Quorso

Pour la justice… Non… Mais…

Estelle Hardy

Mais pour vous… si ?

Quorso

C’est ça … pour moi, c’était la preuve.

Estelle Hardy

Comment pouviez-vous connaître l’heure de la mort d’Artémis ?

Quorso

Je l’ai apprise lors de mon premier interrogatoire.

Estelle Hardy

Et aussitôt vous avez noté dans votre agenda ce que vous faisiez ce soir-là ?

Quorso

Exactement.

Estelle Hardy

En produisant ce carnet à l’enquête vous avez menti à la police.

Quorso

Non ! Personne ne m’a demandé quand la mention avait été portée. On s’est contenté de me dire que tout ça ne valait rien. Que ça ne prouvait rien. Ils avaient entièrement raison. Ça ne prouvait rien pour personne… Sauf pour moi. La séance du ciné-club Falguière, c’était la preuve que ça n’était pas arrivé. Pendant qu’on tuait Artémis, moi, Pascal Quorso, j’étais au ciné-club Falguière. Un fait acquis. Acquis pour l’éternité.

Estelle Hardy

La flèche aurait pu s’échapper de votre arc ?

Quorso

C’est ça ! Partir toute seule ! S’élancer de l’arc !

Estelle Hardy

S’élancer de vous ?

Quorso

A cette heure-là, j’aurais pu être celui qui tenait l’arc à la main. J’étais assez ravagé pour que ça parte tout seul. Il aurait pu se faire que la flèche s’élance toute seule, moi n’étant que l’instrument, le pur instrument, mais libre et consentant, le sujet complice dont les gestes auraient pu communiquer la mort dans un monde maléfique où il arrive que les gestes s’enchaînent on ne sait plus comment quand ils sont accomplis. Il aurait pu se faire qu’en ces jours maudits le sujet agissant ce soit moi, vous comprenez ?

Estelle Hardy

Je peux imaginer…

Quorso

C’est ça : imaginez,  et glissons sur tout ça si vous permettez…

Estelle Hardy

Vous étiez dans l’état où tout pouvait arriver ?...

Quorso

Mais justement, tout n’était pas arrivé ! Voilà ce que disait l’agenda ! Ça n’était pas arrivé ! Le malheur absolu n’était pas arrivé ! Pendant qu’on tuait Artémis, moi j’étais au cinéma. Je voyais Sueurs froides. La flèche n’était pas sortie de moi.

Estelle Hardy

Artémis…

Quorso
Une forme non identifiée surgie sous notre regard sans lumière…

Estelle Hardy

Un charme de sorcellerie ?

Quorso

Un éclat solaire, un signe divin… Tout ça au-dessus de nos forces…

Estelle Hardy

Avec des envies de tuer ?

Quorso

Du cœur du séisme n’importe quoi pouvait jaillir… Il aurait fallu fuir… Fuir à toutes jambes…

Estelle Hardy

Mais vous êtes resté…

Quorso

Les pieds dans la glu… collés au sol…

Estelle Hardy

Enfin, vous saviez tout de même bien si vous étiez allé dans la forêt non ?

Quorso

Je le savais oui ! Je le savais ! Mais ça ne suffisait pas ! Il m’en fallait plus ! Or il y avait Sueurs froides. Dès que j’ai su l’heure de la mort d’Artémis, je me suis assis à mon bureau. Et j’ai écrit. J’ai écrit solennellement. Comme un auteur sacré se serait mis à sa table. J’ai écrit… Ça n’était pas moi… Il y a peut-être des choses que vous ne pouvez pas comprendre.

Estelle Hardy

Qu’est-ce je ne peux pas comprendre ? Je comprends très bien que vous étiez suspect à vos propres yeux. Il vous fallait un alibi. Pas pour la police. Pour vous. En fait personne n’a jamais su où vous étiez.

Quorso

Mais moi je le savais… moi je savais… vous comprenez… Du coup j’étais un roc, une forteresse imprenable…

Estelle Hardy

Et c’est pourquoi le commissaire et le procureur vous ont cru.

Quorso

J’ai lu et relu la mention sur mon agenda. Placé l’agenda à portée de main en permanence. Là dans le tiroir… Comme dans un tabernacle… Pris vingt photocopies… pour le cas où l’original serait détruit… brûlé… Réparti mes photocopies. C’était la preuve… Le viatique…

Estelle Hardy

Pour où ?

Quorso

Pour la vie… Pour l’éternité… Le papier salutaire.

Estelle Hardy

Vous êtes du genre à présenter votre ticket d’entrée… Les droits acquis… Vous êtes sûr que votre papier est le bon ?

Quorso

Je suis sûr que ça n’est pas le bon.

Estelle Hardy

Mais c’est le seul qui vous procure la paix ?

Quorso

Ben oui ! Avec ça vous avez fait le tour de ma misère.

Estelle Hardy

Qu’espériez-vous de ce papier ?

Quorso

En ces jours-là je craignais que le Dieu d’Isaac ne fonde sur moi.

Estelle Hardy

Il n’était pas dans l’ouragan…

Quorso

Il était dans la brise. Je sais ! Excusez-moi, cette brise-là n’a jamais soufflé dans mes voiles.
*****
Le lecteur
L’Agence exerce à présent un quasi-monopole dans les secteurs les plus avancés de la culture : centres d’échanges érotiques, maisons de jeux et machines à sous, messageries sadiques et trottoirs électroniques, publications à caractère pornographique destinées à l’enfance et à la jeunesse, centres d’accoutumance aux euphorisants légers et aux drogues dures etc.…
*****

Quorso

Beau travail hein ! Je ne peux pas avoir vu Sueurs froides le mardi 23 mai au ciné-club Falguière. Parce qu’il n’y a pas eu de projection ! Je sais bien, moi, que j’y étais, et qu’on a projeté Sueurs froides! Et que c’est là un fait acquis, un fait que rien, jamais, ne viendra modifier. Je le sais bien ! Seulement, je sais bien aussi que vous venez de réécrire le passé. Mon passé. Je sais bien que vous venez de rompre les digues à l’abri desquelles se déroulait ma vie. Beau travail ! Alors maintenant, vous allez me foutre le camp, hein ! Tout de suite ! Votre forfait est commis ! Ma vie est morte ! La tête va disparaître sous l’eau. J’ai envie de vous casser la gueule ! Bien entendu je ne le ferai pas ! Je vais seulement vous foutre dehors !

Estelle Hardy

Oh ! Attention ! Attention hein ! Si vous me poussez dans le couloir je vais hurler mes questions à travers la porte. Comme ça ! Oui, Monsieur le professeur, vous êtes coupable, et c’est pourquoi vous mettez fin à cet entretien. Coupable bien sûr du meurtre d’Artémis. Qu’est-ce que vous craignez ? De découvrir votre gueule d’assassin dans le ciel ? Qu’est-ce que vous avez à cacher ? Je peux hurler comme ça toute la nuit, hein !

Quorso

Qu’est-ce que c’est que cette gueule d’assassin dans le ciel ? Qu’est-ce qui se passe dans le ciel ?

Estelle Hardy

Rien… Enfin je ne peux rien dire … Ça n’est qu’une rumeur… Et puis ho ! Attention hein ! Les questions c’est moi qui les pose.

Quorso

Je suis si fatigué ! Si vous saviez ! J’ai vécu tant de siècles !

Estelle Hardy

Fatigué de vous savoir coupable ? Quelle est la chose énorme dont vous avez besoin d’être délivré ? Les coupables, c’est mon métier.

Quorso

Et les innocents ?

Estelle Hardy

Les innocents ont leur conscience pour eux.

Quorso

Ma conscience a toujours été contre moi.

Estelle Hardy

C’est qu’elle a ses raisons.

Quorso

Elle a ses raisons ! Oui ! Elle a toujours des raisons ! Plein de raisons ! Toujours raison !

Estelle Hardy
C’est ce qu’on pourrait examiner ensemble.

Quorso

Elle a du génie ma conscience, vous savez ! Est-ce qu’un jour on sort du labyrinthe ?

Estelle Hardy

Oui.

Quorso

Bien sûr que non ! On vit dedans. Et un jour on y crève.

Estelle Hardy

A un moment de sa vie il faut décider que l’heure est venue de quitter le labyrinthe.

Quorso

On m’avait dit que dans la police on rencontrait toutes sortes de gens !

Estelle Hardy

Il faut bien qu’il y ait une sortie, non ?

Quorso

Il faudrait. Mais peut-être qu’on a oublié d’en prévoir une.

Estelle Hardy

Et alors, où conduit le labyrinthe ?

Quorso

Au labyrinthe. A la nuit dans le labyrinthe.

Estelle Hardy

Et après ?

Quorso

Après, la nuit s’épaissit, le conduit se rétracte, l’air manque. Sans fin
*****

Le présentateur

Ainsi que vous le savez peut-être, l’un de nos confrères vient d’annoncer que les formes observées dans le ciel pourraient être constituées d’images ayant quitté la terre au cours des temps, et qui, captées par une sorte de miroir mystérieux, feraient à présent retour vers notre planète. L’étrangeté de l’hypothèse oblige à ne la rapporter qu’avec les plus extrêmes réserves. Cependant, selon une rumeur de plus en plus insistante, les observations effectuées au moyen des télescopes les plus puissants s’accorderaient sur la conclusion suivante : les grandes taches célestes apparues au cours des derniers jours s’apparenteraient à des images que l’on projetterait sur des écrans gigantesques, avec des personnages animés, des foules en mouvement, des armées en marche, les scènes de groupe alternant avec les gros plans, des mêlées confuses avec des visages reconnaissables. Or, qu’il s’agisse des mêlées ou des visages, de nombreux observateurs indépendants les uns des autres assurent avoir identifié des événements et des personnages historiques. Il s’agirait en quelque sorte de bandes d’actualités qui se dérouleraient et se superposeraient dans le ciel, retraçant tout le passé de la terre. Tout ceci reste à confirmer.
*****

Quorso

Ma gueule d’assassin dans le ciel… c’était ça ?

Estelle Hardy

Ce matin ces informations couraient déjà.

 

Quorso
Mais alors, pas besoin d’enquête ! Il n’y a qu’à attendre. Si j’ai tué Artémis, vous le saurez en scrutant le ciel… Et moi aussi je le saurai.

Estelle Hardy

Pas sûr… Pas sûr qu’on vous voie…

Quorso

On ne voit que les hommes illustres ?

Estelle Hardy

Non… Pas seulement… On voit aussi les autres… Et même en gros plans…Mais comme ça… Par hasard… Dans un flot anarchique…

Quorso

Alors on continue ?

Estelle Hardy

C’est ça !... De toute façon Je continue…

Quorso

Le mémoire à faire ?

Estelle Hardy

Le mémoire, c’est ça ! Un point c’est tout ! Si vous êtes réellement innocent, je n’ai pas fait de vous un coupable.

Quorso

Vous avez détruit mon alibi. L’alibi que je m’étais fabriqué pour mon usage personnel.

Estelle Hardy

L’alibi sans preuve. Sans valeur.

Quorso

Sauf pour moi !... Les autres, ça m’était égal figurez-vous ! Mais vous, vous avez brûlé ma page d’agenda, la page d’innocence, la page centrale du livre de vie, du livre de ma vie. Bravo ! Economie de mots et de moyens ! Résultat maximal ! Un petit tas de cendres !

Estelle Hardy

Ça faisait une vie ça ?

Quorso

Ça en faisait une jusqu’à ce que vous arriviez.
*****
Le présentateur
Et maintenant une pause publicitaire. L’Epreuve du feu,  le combat à mort du Prince et de Bénédicte Roc, l’affrontement sans merci jusqu’à ce que mort s’ensuive ; l’émission qui ne s’achève que lorsque le vainqueur a écrasé le vaincu, la nuit du sang et de la fureur, qui, nous vous le rappelons, est sponsorisée par les bretelles Portex. Soyez sans complexe, portez des bretelles Portex. 
*****

Estelle Hardy

Reprenons calmement.

Quorso

C’est ça ! Calmement ! Vous, bien assisse dans ce fauteuil ! Moi sur le gril ! Calmement quoi !

Estelle Hardy

Le mardi 23 mai, vous n’avez pas pu voir Sueurs froides à l’heure où vous dites l’avoir vu. C’est tout ! Mais si vous me dites que vous avez tiré la flèche…

Quorso

Douze ans que je me répète que ça n’est pas moi ! Que ça n’est pas possible que ça soit moi puisque j’étais au Ciné-club Falguière. Douze ans que je vérifie chaque jour l’inscription sur l’agenda ! Douze ans de combat pour rien !

Estelle Hardy

Vous savez bien si vous êtes allé en forêt le 23 mai ?

Quorso

Non !

Estelle Hardy

Non ?

Quorso

Plus maintenant !

Estelle Hardy

Enfin vous savez tout de même bien si vous avez pris votre voiture, et si vous êtes allé en forêt ?

Quorso

J’ai pris ma voiture oui, et je suis allé en forêt.

Estelle Hardy

Ah !

Quorso

Mais pas le mardi 23 mai ! Le lundi 22 mai !

Estelle Hardy

Le lundi ?

Quorso

Le lundi.

Estelle Hardy

Pour quoi faire ?

Quorso

Pour tuer Artémis.

Estelle Hardy

Vous aviez rendez-vous avec elle ?

Quorso

Non.

Estelle Hardy

Vous espériez la rencontrer par hasard ?

Quorso

J’espérais surtout ne pas la rencontrer.

Estelle Hardy

Et vous l’avez rencontrée ?

Quorso

Non.

Estelle Hardy

Alors vous ne l’avez pas tuée ?

Quorso

Si !

Estelle Hardy

Oh ! Attention! Attention! On reprend ses esprits! Recommençons. Le lundi 22 mai, vous avez fait quoi dans la forêt ?

Quorso

J’ai tiré à l’arc.

Estelle Hardy

Sur une cible ?

Quorso

Sur un arbre.

Estelle Hardy

Dangereux pour les passants, non ?

Quorso

Interdit par le règlement !

Estelle Hardy

Vous avez tiré sur un arbre. Pas sur Artémis.

Quorso

Si.

Estelle Hardy

L’arbre c’était Artémis ?

Quorso

Oui.

Estelle Hardy
Vous avez beaucoup tiré ?

Quorso

Jusqu’à défoulement complet. Sauf que lorsque je me suis arrêté, j’étais aussi asphyxié qu’au commencement.

Estelle Hardy

Mais Artémis était vivante ?

Quorso

Oui… Mais…

Estelle Hardy

Mais quoi ?

Quorso

Lorsque j’ai appris qu’elle était morte, j’ai compris que c’était parce que je l’avais vouée à la mort.

Estelle Hardy

L’aiguille plantée dans le cœur sur la photo ?

Quorso

L’aiguille plantée dans la photo ! La flèche dans le cœur !

Estelle Hardy

Vous croyez à ces choses-là ?

Quorso

Non.

Estelle Hardy

Ça se passait le lundi 22 mai, me dites-vous, pas le mardi 23 ?

Quorso

C’est ça, le 22 mai, pas le 23 parce que le 23 à l’heure où l’on assassinait Artémis, moi, je voyais Sueurs froides. Voilà ce que je sais ! Vous me dites que ce n’est pas possible. Je sais bien, moi, que ça s’est passé comme ça ! Je le sais ! Mais ça ne me sert à rien de le savoir ! A rien ! Parce que vous avez détruit la preuve. Je tenais le coup à cause de la preuve. Je me disais que j’avais peut-être voué Artémis à la mort…

Estelle Hardy

Vos histoires de magie, ça ne tombe pas sous le coup du code pénal.

Quorso

D’autant que c’est seulement quand j’ai appris la mort d’Artémis que je me suis mis à croire que mes flèches dans l’arbre le 22, c’était comme si je lui avais jeté un sort.

Estelle Hardy

Innocent quoi !

Quorso

Le lundi 22 j’ai pris ma voiture. Je suis allé en forêt. Je l’ai garée au croisement de deux pistes cyclables. Un endroit complètement désert à cette heure-là. J’ai marché longuement. Puis j’ai tiré vingt flèches sur l’arbre, un chêne. Puis je me suis retrouvé chez moi. Je me suis aperçu que j’avais oublié ma voiture. Je n’ai jamais su comment j’étais rentré.

Estelle Hardy

Auto-stop ?

Quorso

Je ne pense pas. Il m’arrivait de me rendre au club par le train. Train de banlieue. De la gare à la forêt il y a une demi-heure de marche. Je connaissais les horaires par cœur. J’ai supposé que j’avais pris un train. Le mardi matin j’ai récupéré ma voiture.

Estelle Hardy

Aucun souvenir ?

Quorso

Aucun ! Le trou noir ! La page effacée ! Aucune image ! Aucune sensation !

Estelle Hardy

Englouti dans le moment vécu ?

Quorso

Immergé ! Marchant sans savoir ! Sans me tromper sur les chemins et les destinations ! Etranger à moi-même ! Hors de moi ! Dépossédé !

Estelle Hardy

Possédé ?

Quorso

On s’est servi de mon apparence pour conduire la voiture en forêt, pour la garer…

Estelle Hardy

Et les flèches dans l’arbre ?

Quorso

Ça c’était moi ! Moi, tirant et tuant.

Estelle Hardy

Et vous ne savez plus si ça se passait le 22 ou le 23 mai ?

Quorso

Ça se passait le 22 mai.

Estelle Hardy

Mais vous n’en êtes pas sûr ?

Quorso

Je n’en suis plus sûr. Peut-être que c’est le 23 mai qu’on m’a conduit dans la forêt. Pas le 22. Peut-être que c’est moi qui ai tiré la flèche ce jour-là.

Estelle Hardy

Est-ce que vous avez revu l’arbre sur lequel vous avez tiré ? Pour vérifier ?

Quorso

Jamais ! Pas cherché ! J’avais la mention sur l’agenda. Ça suffisait.

Estelle Hardy

Et puis on ne sait jamais, n’est-ce pas ? Une contradiction est si vite arrivée !

Quorso

Il aurait pu se faire que, cherchant l’arbre, je ne le trouve pas, oui. J’ai craint que l’arbre perdu ne réduise à néant mon agenda.

Estelle Hardy

Pas très sûr de vous déjà ?

Quorso

Sûr que la terre s’ouvrirait, et que de la faille jaillirait l’angoisse éternelle.

Estelle Hardy

La bataille est finie ?

Quorso

Perdue. Innocent ou coupable, maintenant c’est la même chose. Vous avez ravagé mon temps. Ça va être long la vie maintenant ! Et personne ne pourra rien changer à ça ! Rien ni personne.

Estelle Hardy

On va voir.

Quorso

C’est tout vu.

Estelle Hardy

Prenons ça comme une hypothèse, et voyons comment ça tourne. Dans un état second vous tirez la flèche sur Artémis.

Quorso

L’inconnu en moi tire la flèche.

Estelle Hardy

Le même vous fabrique un alibi… Vous vous retrouvez chez vous… Il s’impose à vous, comme une évidence, que vous venez de voir Sueurs froides… film que vous connaissez par cœur…

Quorso

Image par image…

Estelle Hardy

Vous n’avez pas besoin de vous remémorer les scènes : elles sont en vous, présentes, familières, si familières que vous ne savez plus de quand date leur présence en vous… Vous revenez de la forêt où vous avez tué Artémis, mais vos protections fonctionnent à fond. Ce sont les images de Sueurs froides que vous avez dans la mémoire. Parce que le 23 mai au soir vous aviez réellement prévu d’aller voir Sueurs froides. Le projet se transforme psychiquement en réalisation. Gommée, la flèche que vous avez tirée sur Artémis. Effacée l’heure vécue dans la forêt. Ne reste que la soirée au Ciné-club Falguière. Et quand le vendredi 26 mai, on vous demande ce que vous faisiez le 23, c’est le plus sincèrement du monde que vous dites que ce soir-là vous étiez au cinéma à voir Sueurs froides. Et au retour vous vous êtes mis à votre table de travail et, solennellement, vous avez écrit sur votre agenda à la date du 23 mai : Ciné-club Falguière, Sueurs froides.

Quorso

Et ma voiture ? C’est le mardi matin que je l’ai récupérée.

Estelle Hardy

C’est peut-être le mercredi matin que vous êtes retourné en forêt ?

Quorso

Je suis sûr que c’est le mardi matin.

Estelle Hardy

Sûr comme du reste. Comme pour la projection de Sueurs froides le mardi soir. Sûr d’une chose qui se révèle impossible. Vous croyez avoir récupéré votre voiture le mardi. Et c’est le mercredi que vous êtes retourné la chercher. Vous vous êtes tellement répété que c’est le 22 mai que vous avez tiré vos flèches, et que c’est le 23 mai que vous avez récupéré votre voiture, que vous avez fini par le croire. Comme vous avez cru que le 23 au soir vous étiez au Ciné-club Falguière. Vous avez tout reconstitué sur la page blanche de votre mémoire.

Quorso

Et le rendez-vous ? Il a bien fallu que je prenne rendez-vous avec Artémis !... Aucun souvenir…

Estelle Hardy

Englouti comme le reste ! A force de répéter votre explication vous avez fini par y croire. Ça se voit tous les jours.

Quorso

Avec tout ça je fais mieux qu’un suspect, un présumé coupable…

Estelle Hardy

Pas d’alibi, des moments d’absence mentale, un mobile irrésistible…

Quorso

Une force irrésistible oui… ça serait peut-être une circonstance atténuante ça…

Estelle Hardy

Il n’y a ni délit ni crime lorsque le prévenu a agi en état de démence au temps de l’action ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pu résister…

Quorso

Une force à laquelle on ne peut pas résister… Mais on peut toujours résister… Avec tout ce que vous tenez, ça va vous faire une fameuse note de cohérence.
*****
Le présentateur

Il y avait une réunion à longchamp. Voici les résultats du Tiercé Quarté plus.
*****

Estelle Hardy

Artémis. Obsédée par le temps qui passe, par son temps à elle qui avait commencé de passer ! Le temps qui, un jour, ferait s’effondrer les chairs, ramollirait les muscles, ravagerait le visage. Elle voyait venir ça comme un attentat. La nature pleurait dans le cœur d’Artémis.

Quorso

Vous commencez à m’énerver avec vos révélations sur Artémis… Comment pouvez-vous savoir tout ça ?

Estelle Hardy

Elle a laissé un journal intime qui est joint au dossier.

Quorso

Un journal intime ? C’est en détroussant son cadavre que vous avez tout appris sur Artémis ? Qui vous dit qu’Artémis vous aurait autorisée à lire son journal ? Peut-être qu’Artémis aurait voulu qu’on laisse en paix celui qui lui a délivré la flèche.

Estelle Hardy

Peut-être.

Quorso
Mais ça ne vous fait ni chaud ni froid. Les morts ne se défendent pas bien. Il n’y a pas un article du code qui protège les cadavres ?
*****

Le présentateur

Le Miroir des ténèbres ! … Tous les savants auxquels nous avons posé la question se sont récriés ! Et cependant, malgré les dénégations scientifiques, malgré les démentis officiels, la rumeur court, insistante, obsédante, selon laquelle quelque part quelqu’un fait tourner le miroir mythique, créant un champ de forces autour de la planète entière, assez puissant pour capter les rayons enfuis de la surface terrestre au cours des millénaires.
*****

Quorso

Le Miroir des ténèbres ! Ça commence à craquer ! Vous voyez ! La fêlure de l’univers s’agrandit à vue d’œil. Une faille, un séisme ! Une fracture ! Sous nos pas, l’abîme ! Et maintenant ça se voit. Un jour ou l’autre, tout ça devait arriver ! Polyfron l’avait bien vu.

Estelle Hardy

Qui ça, Polyfron ?

Quorso

Un Grec de l’Antiquité tardive ! Athènes, IVème siècle de notre ère ! Dans son Exaltation divine, il se fait l’écho d’une légende archaïque selon laquelle il existerait un miroir capable de projeter dans le ciel les images de l’histoire humaine.

Estelle Hardy

La télévision en direct vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?

Quorso

Une télévision qui récupérerait les images perdues.

Estelle Hardy

Où se trouve ce miroir ?

Quorso

Un sage l’aurait brisé sur les rochers dans une grotte marine, pour en délivrer l’espèce humaine. Mais, selon lui, les Furies sont à la recherche du miroir pour s’en servir contre les humains.

Estelle Hardy

Elle finit comment votre histoire ?

Quorso

Elle ne finit pas ! Il y a quelque part les morceaux du miroir, et il y a, lancées à leur recherche, grouillant dans les ténèbres, les Furies qui veulent recoller les morceaux.
*****
Le présentateur

Les voici ! Le prince rentre par la droite, Bénédicte Roc par la gauche. Tous deux, en grand uniforme de cérémonie, s’installent chacun à un bout de la longue et lourde table rectangulaire qui occupe le milieu du plateau. Ils s’y assoient. Ils sont face à face. Soudain la Grande Accusatrice brandit le bras droit. C’est le signe que l’épreuve du feu est commencée.
La Grande Accusatrice

Je soupçonne notre soupçon de ne pas porter assez loin, de ne pas aller assez profond. Il y a des choses qui auront été commises, et qui nous seront restées inconnues, des pensées qui auront été pensées, et qui nous auront échappé. Des choses accumulées, stratifiées sous la chape des siècles, des choses qui fermentent, qui grouillent de mouches et de vers, qui se décomposent dans la mémoire, qui suppurent dans la mémoire, qui enflent dans la mémoire au fil des heures, au rythme des millénaires, des choses qui tournent et se retournent dans la mémoire. Nous flairons les puanteurs délectables grâce auxquelles la bête se désigne à notre attention, à notre vigilance. Alors vient l’instant fondateur où, nous, les Erinyes du soupçon, nous nous abattons à grands battements d’ailes sur la bête affolée. Nous plongeons sur la dépouille palpitante de terreur et d’innocence, d’innocence et de culpabilité. Dégoulinante d’innocence. Gluante de la culpabilité qui s’écoule par les multiples déchirures de l’innocence, par les plaies ouvertes dans le tissu précaire de l’innocence. Tous coupables. Pas la peine de préciser. Chacun sait de quoi il retourne. Et de qui : il sait que c’est de lui qu’il s’agit. Chaque matin ils revêtent leur visage avec leur fonction. Mais ils savent bien ce qu’il y a sous le masque, et quelles lèpres leur rongent l’âme et le visage. Ils le savent. Mais pas tous et pas tout le temps. C’est pourquoi nous sommes là, préposées au soupçon. Nous humons les effluves qui s’élèvent en invisible vapeur au-dessus des consciences purulentes qui se pressent dans les bureaux, les bus, les métros, les cinémas, sur les routes. Et aussi dans les palais où se fomentent les crimes historiques, les vrais crimes.
C’est nous qui portons le jugement sur la terre. C’est à nous qu’ont été confiés le glaive et la balance. J’entends vos pensées car nous percevons aussi les pensées contraires qui complotent contre notre pouvoir. Et c’est pourquoi nous éradiquons, nous déracinons, nous consumons, nous transportons, nous déportons les troupeaux hagards et leurs bergers égarés vers les terres de la grande tourmente. Vous aussi, quoique vous soyez le Prince, vous êtes dans le filet de notre soupçon et de notre vindicte.
*****

Quorso

C’est le moment d’arrêter, vous ne croyez pas ?

Estelle Hardy

C’est le moment de continuer.

Quorso

La race qui ne se fatigue jamais ! La race héroïque ! Ecoutez-moi un peu mademoiselle le commissaire divisionnaire. On en a marre de marcher à travers les millénaires. Marre ! Toujours les mêmes recommencements. Trop de livres ! Trop de cris ! Trop de crimes ! Et il y a tout le reste : tout ce qui a été pensé, et qui est passé sans laisser de trace. Ça, ça donne vraiment le tournis. Toutes ces entrailles maternelles serrées par l’angoisse ! Si ces chose-là avaient un poids, il y a longtemps que le monde aurait basculé. Mais non ! Rien ! Les entrailles sont réduites en poussière. Et les ossements aussi. Et pas sûr que l’angoisse se soit dissoute !

Estelle Hardy

Conclusion ?

Quorso

Y’a pas de conclusion ! Sauf que rien ne sert à rien !

Estelle Hardy

Ce qui ne sert à rien, c’est de tourner autour de votre problème. Votre problème à vous ! Ce gros tas de choses que vous avez laissé derrière vous il y a douze ans ! C’est ça que vous ne voulez pas éclairer.

Quorso

A quoi bon ? Maintenant c’est fini.

Estelle Hardy

Qu’est-ce qui est fini?

Quorso

L’histoire… La grande… La mienne… Bouclée… Tout le monde coincé…

Estelle Hardy

Vous craignez de voir votre image dans le ciel ?

Quorso

Le ciel ne m’apprendra rien. Mon image est dans ma tête.

Estelle Hardy

Ce qu’il y aura dans le ciel effacera peut-être ce qu’il y a dans votre tête ?

Quorso

Ineffaçable ce qu’il y a dans ma tête !… Vous, vous êtes du genre à toujours respecter le règlement !

Estelle Hardy

Est-ce qu’un jour vous avez conduit une voiture de sport sur l’autoroute à 250 à l’heure ?

Quorso

Non !

Estelle Hardy

Moi si ! Jour de gloire ! Je conduis bien ! J’ai fait des courses automobiles. Un jour, avec deux collègues, on a eu à ramener du bord de l’autoroute une Ferrari tombée en panne d’essence. Cinquante kilomètres, moins d’un quart d’heure, des pointes à deux cent quatre-vingts ! La gloire ! L’extase ! Tous les types de l’autoroute médusés ! Cloués sur place dans leur auto du dimanche ! Le fameux bruit et la fameuse fureur ! Les deux autres sur leur siège, immobiles, terrorisés, planant. Et moi au volant. Sans un mot. Soleil de juin. Cheveux au vent. Comme au cinéma. Comme en rêve. Moi, concentrée, le plaisir pur.

Quorso

Le forfait qui ne laisse pas de traces !

Estelle Hardy

Chaque fois que je vais sur l’autoroute, je vois des cadavres joncher l’asphalte dans mon rétroviseur. Des carcasses de voitures qui flambent.

Quorso

Mais ça n’est pas arrivé. Tandis que moi j’ai sûrement tenu l’arc !

Estelle Hardy

Peut-être pas le bon jour. C’est ce qui reste à établir ! En concluant maintenant, je prends un trop grand risque.

Quorso

Quel risque ?

Estelle Hardy

Le risque que vous soyez innocent.

Quorso

Avec tout ce qui aura remué en moi, aucun risque que je meure innocent.
*****
Le lecteur

L’Agence pour les espaces de liberté a coutume de percevoir une taxe à l’occasion des obsèques tant des personnes que des animaux de compagnie. L’Agence justifie cette pratique, qu’aucun texte n’est jamais venu fonder en droit, par la nécessité de moderniser l’armement des forces spéciales, universellement connues par leur sigle TTL, (Tueurs et tortionnaires de la liberté), et qui se reconnaissent elles-mêmes sous le vocable de Barbares de la liberté. La vérification des pièces, lorsqu’elle a été possible, a révélé que, pour une part importante, les recettes tirées de la taxe sont affectées, en réalité, aux rubriques Bringues et beuveries et Pots de vin du compte de résultat. S’agissant des recettes prises en compte à la rubrique Trafics et turpitudes, qui devraient, en principe, servir au financement de grandes causes humanitaires, leur utilisation effective n’est pas non plus conforme à leur destination théorique. Pour l’essentiel, cette catégorie de recettes résulte de la commercialisation des tissus et organes humains provenant des Espaces de restructuration. Ainsi qu’on le sait, l’Agence s’est dotée de lieux de résidence surveillée, dénommés Espaces de restructuration, où elle regroupe, hors de tout contrôle, un grand nombre de personnes suspectes d’être suspectes. L’emploi qui est fait des considérables rentrées d’argent qui résultent de l’exploitation systématique des dépouilles des détenus décédés, ou en passe de l’être, méconnaît la règle de la spécificité des crédits. Quelles que soient les motivations qui y président, la construction d’hôtels de luxe pour les Barbares de la liberté et leurs familles, la constitution d’un fonds de retraite pour les concubines de ces mêmes Barbares, l’amélioration continue des primes de rendement allouées aux agents chargés de donner la question extraordinaire, ne sauraient, sans quelque dérive sémantique, s’assimiler à de grandes causes humanitaires.
*****

Estelle Hardy

Essayez de vous souvenir.

Quorso

Exclu… C’est vrai ce que vous avez dit : je suis très capable de m’être fabriqué de faux souvenirs… de faux souvenirs de faux coupable…ou de vrai coupable… je ne saurai jamais… Avec un système mental normal on ne peut pas comprendre ça ! Je pense des choses qui, si elles venaient à sortir de moi, feraient trembler l’univers.

Estelle Hardy

Petit vaniteux !

Quorso

C’est vrai que rien ne fait trembler l’univers ! Et pourtant le paysage qu’il y a là-dedans, ça ne peut pas se contempler. Peut-être que je suis un point de passage du cortège planétaire.

Estelle Hardy

Moi aussi… Tout le monde… Essayez quand même de savoir si vous avez tué Artémis. Aidez-moi un peu ! J’ai un mémoire à faire moi ! Il me faut la vérité. Alors faites un effort. Essayez de rattraper l’instant d’il y a douze ans. Artémis à portée de main ! Et vous, la gorge nouée, sans avenir ! Projeté hors de votre présent ! Et soudain la flèche qui part, la flèche qui vous libère, qui libère Artémis des effondrements de l’âge ! Qui fait qu’à cette heure, si elle apparaît au firmament, elle surgira, revêtue de ses couleurs, inaltérable, jeune pour l’éternité.

Quorso

Je ne vois rien.

Estelle Hardy

Ça va venir. La flèche jaillit de l’arc, la flèche que plus rien ne peut arrêter, et qui se plante profond dans la chair vivante, dans la chair mortelle. Et vous, en proie à la crainte et au tremblement. Ajoutant les gestes aux gestes. Hors d’état de rien calculer. Possédé et consentant. Libre. Faisant exactement ce qu’il faut faire. Détail après détail. Un pas après l’autre. La route après le sentier. La rue après la route. La gare au bout de la rue. Le train. Votre studio. Hébété… Le sommeil. Toujours hors de vous. Et soudain, au matin, la voiture. Le pilote automatique a pensé à tout sauf que vous étiez en voiture.

Quorso

C’est tout à fait ça. Sauf que moi j’ai vécu votre histoire, et que j’ai tiré  vingt flèches. Pas une, vingt ! Et qu’elles se sont plantées dans un chêne pas dans le corps d’Artémis. C’est peut-être quand même à travers moi que la sentence de mort contre Artémis est passée.

Estelle Hardy

Elle en avait trop fait. Elle ravageait le paysage. Elle était complice.

Quorso

Vous commencez sérieusement à m’emmerder.

Estelle Hardy

Vous voulez qu’Artémis soit morte innocente ?

Quorso

Je n’ai confiance en rien ni en personne. Mais vous, si vous continuez dans cette direction-là, vous allez finir par créer l’irréparable. Pesez chaque mot que vous dites. Et considérez que chaque parole que vous aurez rentrée conforte l’ordre du monde. Et que chaque parole que vous aurez dite accélère sa déréliction. Faites bien attention à ce qui s’apprête à sortir de vous.

Estelle Hardy

Artémis a vécu selon sa loi. Et elle en est morte. Et j’ai grande pitié d’elle.

Quorso

Pitié ? Pitié ? Mais qui êtes-vous, espèce de ver de terre, pour avoir pitié d’Artémis ?

Estelle Hardy

Est-ce que j’ai insulté une étoile ?

Quorso

Vous l’avez souillée de votre regard. Vous avez promené sur son corps vos misérables interrogations. Vous avez tourné et retourné sa vie, fouillé son âme, sans vergogne, et vous croyez avoir trouvé quelque chose ?

Estelle Hardy

Une partie de la vérité.

Quorso

La seule vérité d’Artémis, la vérité solaire d’Artémis, c’est qu’elle est apparue sur la terre comme un trait, comme un reflet, comme un témoignage de la beauté cachée.

Estelle Hardy

Moi j’ai entendu sa plainte.

Quorso

Et vous vous permettez de juger tout ça ?

Estelle Hardy

Je tâche avec mes mots de dire ce qui la faisait mouvoir.

Quorso

Vos mots corrompent tout ce qu’ils touchent.

Estelle Hardy

Toujours sous l’enchantement ?

Quorso

D’accord, j’ai peut-être été saisi par le saisissant inconnu. D’accord ! Peut-être même que j’ai tué Artémis. C’est ce que vous êtes venue me dire. D’accord ! Mais si vous êtes venue aussi pour me dire qu’Artémis est morte dans la fleur de son péché, alors là tirez-vous, et vite ! Parce que pour ça, je ne suis pas résigné…Essayez de comprendre : je suis une chose vivante tout de même ! Quand de méchantes bêtes remplies de piquants comme vous, viennent se frotter à elle, la chose vivante demande poliment pourquoi ? Pourquoi vous êtes payée ? Je veux dire : en dehors de rédiger des mémoires ?

Estelle Hardy

Pour dire la vérité je suppose.

Quorso

Je vivrai comment moi, avec votre vérité?

Estelle Hardy

Pourquoi faut-il qu’Artémis soit morte innocente ?

Quorso

Parce que sinon, dans quoi est-elle tombée ? Dans quelles mains ?

Estelle Hardy

Je vais quand même vous dire quelque chose… que je vous dois… Artémis avait résolu de ne plus tirer à l’arc… avec vous six…

Quorso

Comment ?

Estelle Hardy

Elle avait renoncé à ses mercredis… Décidé de résilier son abonnement…

Quorso

C’est au moment où elle avait résolu d’échapper à l’emprise qu’elle a été tuée ?

Estelle Hardy

A ce moment-là… oui.
*****
(Nuit)
****

Estelle Hardy

Si vous avez un doute pour l’inondation…

Quorso

Pas la peine ! Je vous crois ! Je ne résiste plus.

Estelle Hardy

Aidez-moi un peu ! En l’état où elle est votre histoire ne rime à rien.

Quorso

Elle rime. Pas d’illusion là-dessus, elle rime. Le non-sens, l’absurde… fadaises tout ça !..Pour l’honneur de l’espèce, il aurait mieux valu que jamais la vie n’apparaisse ! La vie comme un cancer ! Promise au cancer ! La solution finale !

Estelle Hardy

Pour dire ça, il faudrait connaître le dernier mot.

Quorso

Le dernier mot ? Il se hurle à chaque instant depuis le commencement ! Quand on permet à la victime de hurler ! Mansuétude extrême !

Estelle Hardy

Diriez-vous que vous êtes innocent ?

Quorso

Il y a eu le cataclysme. Et nous, nous sommes dans le temps de l’expiation… Et soyez sûre que quelque part dans cette histoire, il y a un type qui a fait le con. Moi par exemple. Le péché originel ! Je sais ce que c’est ! J’y étais ! Et le monde hurle après nous. Même les pierres suintent d’angoisse. Remarquez bien que si j’étais une pierre, je suinterais d’angoisse. Alors pour votre sondage, un peu de prudence s’il vous plaît !... Vous ne savez pas ce que vous trouverez là-dedans. Peut-être un grouillement de choses qui vous sauteront dessus. Le lieu d’élection du maléfique. Là où s’opère le transit… L’invasion.

Estelle Hardy

Victime… pas coupable ?

Quorso

Ravagé. Chacun, son propre châtiment à soi-même…enfin moi en tout cas je suis à moi-même mon propre châtiment.

Estelle Hardy

A part ça, si vous n’étiez pas au ciné-club Falguière le 23 mai, où étiez-vous ?

Quorso

Je ne le saurai jamais… Sauf que tout de même, le mardi 23 mai en soirée, j’ai vu Sueurs froides… Oui, je sais, c’est idiot… C’est quand même comme ça !
*****
Le présentateur

L’œil brillant des promesses du matin, les célébrants du jour quotidien ont pris d’assaut les boulevards. Ils ont marché dans le soleil de l’aube, libérés des choses passées, innocents des choses à venir, coïncidant avec eux-mêmes parce que, pour eux, à nouveau, c’était le jour de gloire.
*****

Quorso

Je vois bien que moi aussi on m’a eu. Moi comme les autres !

Estelle Hardy

C’est moi qui ai tiré le rideau ?

Quorso

Et moi, soudain, au milieu de la scène, au milieu du chaos. Cris. Hurlements. Tortures. Et vous, professionnelle avec vos questions, genre : Vous étiez où ?... A quelle heure ?... Pas possible. Vous, normale, logique. Moi, sur le bûcher, brûlant à petit feu. Ça vous fait mal ? Ben… Euh… Ça chauffe un peu… forcément…

Estelle Hardy

Il faut bien essayer de savoir qui a tiré la flèche.

Quorso

Ce qui est sûr c’est que votre flèche à vous, c’est moi qui l’ai reçue. Et lorsque vous vous occuperez d’une autre affaire, il faudra que je vive avec votre flèche dans les entrailles. Rien de visible. Tout dans les profondeurs.
*****

Le Prince

Etant le Prince, il me revient, madame, de défendre l’ordre du monde, parce que l’ordre politique est une conquête sur la barbarie de l’histoire et sur l’entredévorement de la nature. Lorsque monte au-dessus de la Ville la rumeur mécanique qui s’élève des longues coulées automobiles qui longent le fleuve dans ses méandres, lorsque s’échappent des maisons, des autobus, des métros, des trains, toutes ces pensées, toutes ces angoisses et toute cette attente qui se reflètent dans les regards muets du peuple de la transhumance, toutes ces pensées, toutes ces angoisses, et toute cette attente qui se condensent au-dessus de la Ville, alors, madame, si la nuée se déchirait, étant le Prince, il me reviendrait de faire offrande à l’Eternel des œuvres de l’art et de la civilisation, disant que c’est ce que nous avons conçu ensemble au fil des siècles, malgré la fatigue des recommencements, ce que nous avons réalisé ensemble et que nous réalisons chaque jour.
*****

Estelle Hardy

Vous n’avez jamais songé à vous marier ?

Quorso

Pardon ?

Estelle Hardy

Vous marier ?

Quorso

J’ai quand même eu la politesse de ne demander à personne de partager ça.
*****

Le présentateur

A présent, nous cédons l’antenne à notre correspondant sur la station spatiale. Comme vous le savez, le grand écrivain, Nicolas Pascal, prix Nobel de littérature, a accepté d’être notre envoyé là-haut pour le temps exceptionnel que nous vivons. A vous, Nicolas Pascal.
Station spatiale.
Nicolas Pascal.

Merci à vous. Ce qui se projette sur le firmament, et que vous ne voyez pas encore, a de quoi donner le vertige : des armées, des foules, des flammes, des masses humaines, des visages humains en convulsion, se déployant sur des plans immenses. L’horreur n’est pas que dans le ciel. La voix anonyme des puissances sans visage enveloppe aussi le village planétaire.
*****

Estelle Hardy

C’est contagieux votre maladie figurez-vous. J’ai des brûlures.

Quorso

Les nausées vont suivre. Alors tirez-vous tout de suite. Le crime parfait. Le vôtre. Le type vivant à l’arrivée. Mort au départ. Le crime qui ne tombe sous le coup d’aucun article. Le crime vertueux. Mais pas sans risque. Si on s’attarde sur les lieux on peut attraper le grand mal.

Estelle Hardy

Si je pars, là, maintenant, je vais avoir des vomissements. Des nuits sans sommeil.

Quorso

Ça veut dire quoi ?

Estelle Hardy

Que je reste, et qu’on continue.

Quorso

Jusqu’à quand ?

Estelle Hardy

Jusqu’à ce que l’écorce craque.

Quorso

L’écorce du monde ?

Estelle Hardy

La vôtre.

Quorso

L’écorce du monde craquera avant la mienne.

Estelle Hardy

Je ne supporte que les histoires qui finissent bien.

Quorso

Pas sûr que la mienne finisse bien.

Estelle Hardy

J’ai compris quelque chose.

Quorso

Quoi ?

Estelle Hardy

Que c’était moi qui avais le message, et que c’est pour le porter que j’étais ici. C’est l’heure unique.

Quorso

Si je ne prends pas le message ?

Estelle Hardy

L’heure sera ratée. La chose pour laquelle je suis au monde sera manquée.

Quorso

Votre petite gueule dit des choses trop grandes pour elle.

Estelle Hardy

Je suis la messagère de l’alliance et de la gloire.

Quorso

Vous voyez bien que c’est un autre pacte qui régit ce monde en proie au travail du maléfique.

Estelle Hardy

Il ne faut pas se laisser prendre dans la glu.

Quorso

Alors tirez-vous d’ici.

Estelle Hardy

Tirons-nous ensemble.

*****

Station spatiale.
Nicolas Pascal

Jean-Michel, merci de me rendre l’antenne… Oui, il se passe quelque chose… oui, vraiment quelque chose. Subitement les scènes de fureur et de carnage se sont effacées. Une femme est apparue, montée sur un cheval, vêtue d’un costume noir d’amazone, avec des dentelles d’un blanc éclatant, le voile flottant au vent. D’abord la femme au galop, occupant le plein ciel, et son cheval couleur fauve. Puis, arrêt brusque du cheval. La femme est descendue de cheval. Pour l’époque, je dirais milieu du XVIIIe siècle. Le mouvement se déroule au ralenti. La femme ôte sa toque et le voile qui y est accroché, puis, souriante, s’approche d’une haie où fleurit une rose sauvage, et, très lentement, se dressant sur la pointe des pieds, se hisse aussi haut qu’elle peut, saisit la rose de la main droite, l’attire à elle délicatement pour en respirer le parfum, sans en rompre la tige. Lentement, longuement, la femme, humant à pleines narines le parfum de la rose unique, tire des senteurs qu’elle respire un plaisir qui magnifie son visage. La femme est une vision qui passe, noire avec ses dentelles et son col blancs, l’expression anoblie par le bonheur, l’âme un instant délivrée.
*****

Estelle Hardy

La flèche est peut-être partie toute seule. Un accident.

Quorso

Si quelqu’un vous raconte ça, vous le croirez ?

Estelle Hardy

Quelqu’un : non. Vous : je n’en sais rien. Est-ce que vous vous souvenez d’avoir visé ? Visé ? C’est quelque chose de concret ça ?

Quorso

Aucun souvenir ! Mais j’ai dû le faire puisque la flèche est arrivée au but. Je vais finir par avoir des souvenirs.

Estelle Hardy

Vous êtes sûrement capable de vous en inventer.

Quorso

Ce serait plus simple de coller mon nom à la fin du mémoire. Le nom du coupable qui avoue, c’est ce qu’il y a de plus sûr, non ?

Estelle Hardy

Pas pour l’ordinateur. Pour l’ordinateur l’aveu ne suffit pas.

Quorso

Il n’y a pas grande différence entre un vrai souvenir et un souvenir comme celui que je suis en train de fabriquer. A force d’y penser, au bout d’un moment, ça fonctionne de la même manière.

Estelle Hardy

Mais ça ne signifie pas la même chose.

Quorso

Avec mes vingt flèches, j’ai sûrement voulu tuer Artémis.

Estelle Hardy

Des types qui, s’ils s’écoutaient, tueraient leurs contemporains, il y en a plein les autoroutes. Mais la plupart ne s’écoutent pas.

Quorso

D’où la modestie des hécatombes routières. Mais moi j’ai voué Artémis à mourir. Ou peut-être inventé mes vingt flèches pour oublier la flèche unique, je ne sais plus. Je suis capable de tout. Est-ce qu’on vous enseigne les voies du mal dans la police ?

Estelle Hardy

On nous enseigne surtout à nous méfier des malades mentaux. Le crime est constitué ou pas. C’est tout.

Quorso

Je suis le crime constitué. Ça jaillit de moi. Ça éclabousse. Ça se répand. Comme des bêtes. Comme des microbes. Comme une puanteur. Vous ne sentez rien ?

Estelle Hardy

Un homme ça sent.

Quorso

Une pestilence qui s’écoule. C’est contagieux. Une infection. Peut-être que je suis un réprouvé.

Estelle Hardy

La réprobation, ça vous fait jouir ?

Quorso

Ça m’épouvante. Aux petites heures du matin, je suis visité par la crainte et le tremblement. Si je n’ai pas commis le crime contre Artémis, j’en ai peut-être commis d’autres. Que j’ai effacés et qui vont remonter. Un dieu m’est tombé sur les épaules.

Estelle Hardy

Ça n’est pas le bon. Il y a quelque chose que vous n’avez pas compris.

Quorso

Vous l’avez compris vous ?
Estelle Hardy

Je soupçonne quelque chose.

Quorso

Une vraie déformation professionnelle ! Elle donne quoi votre enquête au sujet du maître ? Innocent ? Coupable ?

Estelle Hardy

En croix.
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(Nuit)

****

Quorso (sur un ton distancié qui marque bien que la réplique ne s’enchaîne pas avec la précédente, mais prend sa place dans une conversation qui se poursuit sans fin tout au long de la nuit, hors du temps.)

La terre, l’herbe, les arbres ! L’innocence ! Il ne faut pas y compter.

Estelle Hardy

Peut-être qu’on peut espérer mieux que ça !

Quorso

Quoi ?

Estelle Hardy

La transfiguration.

 

Quorso
Il va révéler les péchés d’Israël oui ! Le mien aussi ! Un point c’est tout ! Message unique sur l’unique fréquence !

Estelle Hardy

Vous êtes sur la bonne fréquence ?

Quorso

Sur la seule que je sois capable de capter.

Estelle Hardy

Moi aussi je fais ce que je peux avec le programme dont on m’a dotée. Je n’en sais pas plus.

Quorso

Oh ! Mais si ! Mais si ! Vous, vous savez tout. Ça je l’ai compris depuis le début. La bonne femme redoutable. Celle qui a réponse à tout !

Estelle Hardy

Faites un peu attention à ce que vous dites. Vous aussi, vous travaillez la chair à vif.

Quorso

Vous êtes sous anesthésie non ?

Estelle Hardy

Pas pour les choses qui sont en dehors du service… Mes mots sont indestructibles oui ! Mais… fragiles. Ne les éteignez pas.

Quorso

Alors tirez-vous d’ici.

Estelle Hardy

Si je pars, votre gueule ravagée va se plaquer sur mon grand écran. Mon paquetage va devenir trop lourd à porter.

Quorso

Moi j’ai posé le mien.

Estelle Hardy
En attendant on est là…avec notre paquetage. Je dis : faudrait faire quelque chose… ensemble peut-être…

Quorso

Ensemble ?

Estelle Hardy

La question mériterait examen.

Quorso

C’est tout vu !... Il y en a une ou deux qui se sont laissé abuser par les apparences, qui ont cru, vu l’allure extérieure, qu’on pouvait partager quelque chose avec le professeur Quorso. Mais, tout de même, j’ai eu l’honnêteté de les avertir à temps. Ça oui, je l’ai fait ! J’ai eu assez d’intuition pour, à chaque fois, arrêter le désastre…

Estelle Hardy

D’où cette magnifique réussite dans cet étouffoir à papiers.

Quorso

D’où ce naufrage, mais solitaire ! On a sa dignité. On coule. Mais tout seul. On n’entraîne personne dans le désastre.

Estelle Hardy

J’ai entendu votre voix qui venait de derrière le rideau.

Quorso

C’est vrai qu’une bonne femme comme vous, c’est drôlement sécurisant. Ça n’abandonne jamais. Il peut arriver n’importe quoi. Quand n’importe quoi aura passé, vous, vous serez toujours là. Avec vos questions, votre enregistrement. Votre mémoire. Et la note de cohérence.

Estelle Hardy

Faites attention ! Je suis là devant vous, livrée, sans défense, mon message à la main.

Quorso

La grande amnésie cosmique pour le sang versé, voilà ce qu’il nous faudrait La grande amnésie pour les peuples qui s’agrippent à la surface de la petite boule noire, noire de sang noir. Et au lieu de la grande amnésie, c’est cette commémoration qu’on nous colle dans le ciel ! Le coup de poing dans l’estomac ! L’espèce a toujours perdu ce combat-là.

Estelle Hardy

Mon message, c’est pour sortir de la tombe. Là, maintenant.

Quorso

J’ai entendu votre murmure. J’aime assez votre murmure…

Estelle Hardy

Pour subsister avec tout ce grouillement de bêtes en vous, vous devez avoir une drôle de santé.

Quorso

Increvable oui ! Mais à la dérive ! Ça n’est pas le moment de monter dans ma barque.

Estelle Hardy

Il est bon de faire le voyage dans les bras d’un homme.

Quorso

On ne va pas se reproduire tout de même ? Sachant ce que vous et moi nous savons ? Avec Artémis au fond de la barque ! Ça n’est pas une chose qu’on puisse partager !

Estelle Hardy

Il y a quelque chose qui m’échappe. D’un côté il y a votre alibi en miettes. De l’autre il y a votre agenda, gros comme une montagne au milieu de votre vie. Il y a un truc quelque part. Une énorme évidence que je ne vois pas.

Quorso

Le truc c’est qu’on m’a eu. Que j’ai tiré la flèche, que je me suis fabriqué une histoire pour la veille, une autre pour le jour même, que j’ai mis tout ça dans mon agenda, et les histoires fausses ont chassé les vraies.

Estelle Hardy

Je vous propose une minute de silence.

Quorso

Le silence !..C’est pire que tout ! Il y a au moins une chose que vous m’aurez apportée, c’est votre voix ! Le signe qu’il y a une vie ailleurs que sur ma planète à moi. Ça n’est pas d’une minute de silence que j’ai besoin.

Estelle Hardy

De quoi avez-vous besoin ?

Quorso

C’est toute la question ! Je ne sais pas. Je sais seulement que mon intérieur est un capharnaüm comme si le monde y avait élu domicile. J’avais réussi à survivre au milieu du chaos. A force d’amnésie et de cécité. Et vous êtes passée. Une légère brise ! Un séisme… Est-ce que dans votre tête il y aura eu aussi des pensées qui ne peuvent se dire ?

Estelle Hardy

Je suppose que c’est à cause de ces pensées-là dans toutes les têtes que la planète a la densité du plomb.

Quorso
Chacun, un cri au milieu des milliards de cris et des milliards d’années. Et moi je suis là, fatigué et indestructible… Pour la flèche, ça ne peut être que moi.

Estelle Hardy

Vous vous vantez un peu non ? Je me demande si le crime n’est pas un peu au-dessus de votre condition. Le ressassement maléfique oui ! L’acte non ! Votre blessure, c’est quoi ?

Quorso

Hum… C’est une blessure assez partagée… mais quand même ça ne passe pas facilement.

Estelle Hardy

Dans la police on est blindé contre les maladies honteuses.

Quorso

N’empêche… N’empêche…
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Sonnerie de téléphone. Estelle Hardy prend la communication, manifestant une extrême attention à tout ce qu’on lui dit. On n’entend pas la conversation, couverte par la voix du présentateur.
. Le présentateur

Mesurés sous abri à Tokyo, Paris, New-York, l’indice Nikkeï, le CAC 40 et le Dow Jones ne cessent de baisser. De leur côté, les taux d’angoisse s’élèvent vertigineusement. Rien ne paraît devoir les arrêter.
*****

Quorso

Je suppose qu’on continue ?...

Estelle Hardy

Plus que jamais… Dans le journal du gérant, il y avait le nom de l’entreprise de plomberie appelée en urgence pour réparer la fuite. Je ne l’ai pas noté. Mais j’ai tout ça dans l’ordinateur de l’Ecole de police. (Estelle Hardy pianote sur son ordinateur) …L’ordinateur de l’Ecole de police ne répond pas… Bizarre… Une panne ?... Vu les circonstances… Je vais confirmer ma demande. Dès que la machinerie repartira j’aurai mes pages… Dites-moi, la blessure… Blessure de quoi ?

Quorso

Mettons… du… regard…. Je ne suis pas obligé de vous répondre… Mais au point où en sont les choses… Voilà ! Un jour… Par curiosité, comme ça… J’avais des soupçons… Un jour j’ai poussé la porte… Je l’ai entrebâillée. Ça m’a suffi…

Estelle Hardy

Pour voir quoi ?

Quorso

Pour voir que le monde était un tas d’excréments avec des milliards de mouches bourdonnantes dessus. Un éclair ! Un coup de projecteur ! J’ai vu tout de suite que l’une des mouches c’était moi.

Estelle Hardy

Il y a plein de mouches à merde sur la place qui sont des mouches joyeuses.

Quorso

Peut-être bien que ma vraie blessure c’était ça : d’être une mouche triste, triste de l’état du monde. Et vous, vous êtes une mouche comment ?

Estelle Hardy

Moi j’étais une mouche pauvre, et c’est pourquoi j’ai entrevu la vie comme un festin.

Quorso

Et c’est quoi votre angoisse ?

Estelle Hardy

De devoir renoncer au festin à cause du message.

Quorso

Ça donne du prix aux choses non ?

Estelle Hardy

Chaque chose comme une grâce ! Chaque bonheur, précaire, incertain. Mon message à la main !

Quorso

Ça fait une vie ?

Estelle Hardy

Ça fait que j’aurai aimé les choses… Tellement aimé le vent, la pluie, le soleil, la mer… le hurlement de la tempête, la vague qui s’engouffre dans l’anfractuosité marine…, tellement joui de marcher libre sur les boulevards… de m’asseoir dans un fauteuil pour une séance de cinéma ! Tellement connu le prix de chaque chose.

Quorso

Est-ce que je ferais partie de votre festin ?...
Sérieusement ! Je vous l’ai dit ! Il est urgent pour vous d’aller festoyer ailleurs. Avec moi, ça serait toujours les mêmes plats… Mâchés… remâchés… Recuits… Froids… A vomir.

Estelle Hardy

Je vous prêterai mon regard. Vous aurez faim.

Quorso

J’ai tout essayé. Mon regard suffit à enténébrer n’importe quel paysage.

Estelle Hardy

Essayez quand même.

Quorso

Ça m’apportera quoi ?

Estelle Hardy

L’envie de dévorer. La voracité. Là, vous êtes en pleine crise d’anorexie.

Quorso

La boulimie, ça sera mieux ?

Estelle Hardy

Je vous propose d’entrebâiller à nouveau la porte. Comme si c’était la première fois.

Quorso

Je vois bien que vous cherchez un quai pour débarquer votre marchandise. Mais moi je ne suis pas un port où on puisse accoster. Au moins ça, je ne l’aurai dissimulé à personne.

Estelle Hardy

A cause d’Artémis ?

Quorso

Pas seulement ! Mais c’est vrai que j’aurai figuré au nombre des victimes d’Artémis. Victime de l’universel retournement des choses. Nous sommes roulés… manipulés… possédés… D’âge en âge. Les puissances vaincues dans le combat céleste se sont rabattues sur la terre ! Tout se ramène à ça ! Tout tourne au mal.

Estelle Hardy

Parce que vous ne demandez jamais à en être délivré.

Quorso

Comment pourrais-je en être délivré ? Vous pouvez me le dire ?

Estelle Hardy

Pour Artémis, si vous découvrez votre innocence, ça vous soulèvera de terre.

Quorso

Avec ce qui aura transité par moi, on ne peut pas mourir innocent.

Estelle Hardy

Peut-être qu’on ne vous demande pas de mourir innocent. Je ne sais pas moi…
*****
Station spatiale.
Nicolas Pascal.

Dans un communiqué, l’évêque de Rome vient d’annoncer que, revêtu des ornements blancs, il célébrera, au lever du jour, la messe de l’aurore, il offrira, pour la rémission des péchés de cette génération et pour la rémission des péchés des générations passées et à venir, il offrira pour les crucifiés et surtout pour les crucificateurs, pour les sorcières et pour les hérétiques mais surtout pour les inquisiteurs, pour les torturés mais surtout pour les tortionnaires, il offrira pour les péchés de sottise et d’hypocrisie, pour les péchés de suffisance et d’accaparement, pour tous les péchés et d’abord pour les siens propres, pour les péchés commis par silence et par commandement, par action et par exécration, il commémorera et il renouvellera, pour lui et pour tous ses frères humains, l’unique sacrifice, pour que la miséricorde divine nous veuille tous absoudre.
*****

Estelle Hardy

Ça manque d’oxygène ici, vous ne trouvez pas ?

Quorso

Si on ouvre, ça sera pire. Les étoiles ont sûrement cessé de briller depuis longtemps. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre.

Estelle Hardy

Quoi ?

Quorso

Que ça passe.

Estelle Hardy

Et après ?

Quorso

Il sera toujours temps de voir ce qu’il y a après la fin.

Estelle Hardy

Dites, est-ce que vous ouvrez quelquefois la fenêtre ?

Quorso

La fenêtre ? Ah vous voulez que j’ouvre la fenêtre ? Eh bien je l’ouvre la fenêtre ! (Fracas torrentueux Hurlement de sirènes de pompiers, d’ambulances, de cars de Police-secours. Grondement de marteaux-piqueurs. Cris des victimes enfouies sous les décombres. Tirs de mitrailleuses, de mortiers, de canons. Sifflement d’avions à réaction, de missiles au ras du sol. Chenilles de chars sur le pavé. Roulement de régiments en marche. Clameur de slogans scandés comme des cris de guerre. Pleurs d’un enfant abandonné au milieu des gravats. Battements d’ailes des charognards)… Ça vous suffit, la fenêtre ouverte ?

Estelle Hardy

Pour l’instant, oui !
Quorso ferme la fenêtre.

Estelle Hardy

Il faudra quand même qu’on aille là-dedans.

Quorso

Vous m’encombrez ! J’étais tranquille dans mon trou ! Je n’avais aucun besoin que vous veniez réciter la prière des agonisants.

Estelle Hardy

J’ai compris que l’œil avait fait son siège en vous.

Quorso

Mademoiselle le commissaire divisionnaire, si vous avez vraiment compris ça…

Estelle Hardy

Banal ! Un cas d’école ! Cours élémentaire de psychologie policière.

Quorso

Vous ne connaissez pas l’œil… Cet œil-là, le mien, avilit tout ce qui tombe sous son regard. Il transforme le bien en mal. Il noie le passé dans un brouillard de suspicion. Et c’est ainsi que par silence et collusion et partage j’ai fini par tout commettre. Avec moi, l’œil aura le dernier mot. Un jour, je m’écroulerai, vaincu.

Estelle Hardy

Si vous laissez les choses aller comme elles vont, à la fin il ne sera sorti de vous qu’un maigre excrément.

Quorso

Peut-être que, né ailleurs, en un autre temps, j’aurais terminé ma vie comme commandant du camp d’Auschwitz. Ça aurait pu arriver… Il y a de quoi sécher de terreur quand on voit ce qui est arrivé. Autrefois je pouvais regarder la pluie tomber sur la mer. Ce bonheur-là aussi aura été ruiné, le meilleur de la vie aura été ruiné…

Estelle Hardy

Mon problème à moi, c’est de ne servir à rien.

Quorso

La ville est pleine de chiennes qui cherchent un aveugle.

Estelle Hardy

Là, je vous préviens, vous avez planté votre flèche en plein dans la cible, en plein dans la chair vive. Méfiez-vous d’ajouter aux fausses raisons de culpabiliser une vraie. Plus tard, quand la vie aura passé, quand la nullité de vos jours vous tiendra éveillé la nuit… Quand vous vous morfondrez de m’avoir laissée fuir… Ça peut arriver… Je suis peut-être l’instant unique…

Quorso

Ne comptez pas sur moi pour être votre aveugle !

Estelle Hardy

Ecoutez-moi, monsieur le professeur, écoutez-moi. A Auschwitz, le commandant ça n’était pas vous !

Quorso

Il y eut un temps où le commandant d’Auschwitz était innocent.

Estelle Hardy

Je ne sais pas quoi vous dire… Sinon que vous ne devez pas me laisser passer.

Quorso

Depuis le début je vous ai flairée. La bête éperdue.

Estelle Hardy

La bête c’est vous !

Quorso

La bête blessée oui ! Et c’est vrai que je hurle à la mort. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre hein maintenant que vous m’avez arraché à ma tanière hivernale ? Tout ça parce que vous avez un mémoire à rédiger ! Une page de l’acte d’accusation à écrire pour le jour du jugement !

Estelle Hardy

M’ayant dit ça, maintenant, vous ne pouvez plus me laisser tomber.

Quorso

C’est moi qui suggère modestement, respectueusement, qu’on me foute la paix.

Estelle Hardy

Vous ne pouvez pas tout à fait tout comprendre…

Quorso

Oh si ! Je comprends !

Estelle Hardy

Non ! Pas tout !... Ecoutez !... Ecoutez un peu !... Il n’y a plus que vous et moi.

Quorso

J’étais là, tranquille. Le procès-verbal du désastre était dressé.

Estelle Hardy

Mort ou tout comme…

Quorso

Tranquille… Résigné… La courbe de ma vie, connue…

Estelle Hardy

Le plus plat des électroencéphalogrammes plats…

Quorso

Peut-être… Peut-être… Et vous, vous arrivez avec une énergie de commencement du monde… Comme si le jour était à recommencer… Mes murs en ont été ébranlés… Vous ne voyez pas combien tout ça est fragile ? Toutes ces tours, toutes ces autoroutes, tout ce béton…

Estelle Hardy

Les âmes finiront par faire exploser le béton.

Quorso

C’est ça qu’il ne fallait pas voir, malheureuse !

Estelle Hardy

Vous l’avez vu vous, non ?

Quorso

Mais je ne l’avais dit à personne, je ne voulais troubler le sommeil de personne. Mais vous !... Après votre passage, le monde sera en cendres…

Estelle Hardy

C’est seulement votre cadavre que j’ai essayé de remuer.

Quorso

Je croyais que c’était celui d’Artémis que vous aviez entrepris de détrousser.

Estelle Hardy

C’est le vôtre que j’ai trouvé !... Déjà très avancé !...

Quorso

Si j’ai tiré la flèche, alors j’aurais pu allumer les bûchers.

Estelle Hardy

Vous ne les avez pas allumés.

Quorso

Ça aurait pu.

Estelle Hardy

Il y a eu la grâce.

Quorso

Et les autres ? Elle leur aura manqué ? J’en ai marre des éclairs qui jaillissent de l’œil qui est dans ma tombe et qui regarde Caïn.

Estelle Hardy

Marre qu’on vous prenne pour Caïn ?

Quorso

Marre d’être Caïn, et que l’œil me reproche ce qui est arrivé. Il avait ses raisons Caïn.

Estelle Hardy

Si ça n’est pas vous qui avez tiré la flèche, est-ce que vous chanterez l’alleluia ?

Quorso

J’en ai oublié les paroles.

Estelle Hardy

Alors qu’est-ce qu’on fera plus tard ? Quand nous serons grands ? Est-ce qu’on va seulement faire l’inventaire ?

Quorso

Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre ?

Estelle Hardy

Moi j’aurais voulu ajouter quelque chose à l’inventaire.

Quorso

Vade retro satanas ! C’est par là que tout toujours commence.

Estelle Hardy

Il y a quelque chose à faire. Sinon je perds le souffle.

Quorso

Que vous perdiez le souffle, ça n’a vraiment aucune importance. Des milliards l’ont perdu avant vous. Ça n’a pas empêché le torrent de continuer à rouler.

Estelle Hardy

Ayant vécu la joie, je ne suis pas en mesure d’y renoncer.

Quorso

Taisez-vous et dormez.

Estelle Hardy

Mon sommeil même, vous l’avez détruit. Votre compassion m’aura manqué.

Quorso

C’est parce que c’est la fin qu’on peut se dire ces choses-là.

Estelle Hardy

Ou le commencement.

Quorso

Contre un mot, un autre mot. Qui ne demande qu’à servir. Cela aussi est sans fin. Je vous accorde que dans un autre monde, il aurait pu se faire que quelque chose advienne entre nous.

Estelle Hardy

Pas dans ce monde-ci ?

Quorso

Franchement !...Regardez-le ce monde-ci !

Estelle Hardy

Si vous saviez la saveur de ce monde-ci !... Emerveillant ! Quelqu’un quelque part a fait confiance aux créatures.

Quorso

L’erreur absolue !

Estelle Hardy

Sans cet acte de foi, la hauteur et la profondeur divines seraient restées inconnues.

Quorso

La hauteur et la profondeur humaines aussi. En sorte que les criminels morts dans leur crime ne seraient pas nés, et que nous, n’existant pas, nous serions innocents.

Estelle Hardy

Y’a un bruit qui court sur la rémission des péchés.

Quorso

Alors là !... Y’a qu’à écouter les informations pour savoir à quoi s’en tenir !

Estelle Hardy

Au fond vous êtes dans votre trou, et bien décidé à y rester.

Quorso

Dire que malgré l’usure des siècles, il y aura toujours des bonnes femmes de votre espèce… Prêtes à faire un enfant si on ne les en empêche pas… Et avec qui ? Avec moi ?

Estelle Hardy

Ça aurait pu !

Quorso

Aucune pudeur ! Aucune retenue ! Est-ce que j’ai vraiment le profil du complice idéal ? Est-ce si évident?
*****
Le présentateur

Surtout ne quittez pas notre antenne. Nos techniciens ont fait des prouesses. Non seulement vous verrez les images dans le ciel, mais vous entendrez crépiter les brasiers, hurler les suppliciés. Tout est prêt. La cérémonie peut commencer.
*****

Estelle Hardy

Monsieur le professeur, j’en ai marre de vous tel que vous êtes ! Oui, franchement marre ! Marre d’être à la colle avec vous dans ces mètres carrés. Vous commencez sérieusement à m’emmerder, monsieur le professeur. Aussi, réduite à cet état de légitime défense, le pied au bord de l’univers, je vous dirais bien quelque chose si j’étais sûre que ça ne vous fasse pas rigoler…

Quorso

Dites toujours…

Estelle Hardy

Si j’étais sûre que ça ne vous fasse pas rigoler, je vous dirais que sur le suaire funèbre le visage pleure jusqu’à la fin des temps, et qu’il y a à le consoler.

Quorso

Ça ne me fait pas rigoler du tout ça !... Seulement je me demande, voyez-vous mademoiselle le commissaire divisionnaire, oui je me demande comment le visage sur le suaire pourrait être consolé ?

Estelle Hardy

Il me semble que l’un des psaumes de la consolation, c’est l’alléluia pour la création et les créatures. Les prairies humides de rosée sous le soleil blanc d’un matin d’hiver, la jubilation de la mer scintillant dans la fête matinale, est-ce que vous avez vu ça une fois dans votre vie ? Et l’enfant, les bras tendus, qui court vers sa mère avec des hoquets de joie, avec des étouffements de joie, ça compte non ?

Quorso

C’est vrai que ce matin, sur le boulevard, l’herbe poussait entre les grilles, autour des arbres, dans les interstices de l’asphalte. L’herbe et les feuillages ondulaient sous le vent. Au milieu des milliards d’années-lumière, et après des millénaires d’exterminations, le vent qui vient de la mer bruissait dans les herbes et dans les arbres. J’ai vu ça !... La moindre distraction, et la vie surgit.

Estelle Hardy

Même vous, vous êtes exposé à perpétuer la vie.

Quorso

Il y a longtemps que la vie en moi a trépassé. Ne reste que l’analgésique stérilité !

Estelle Hardy

Je ne vais pas me laisser polluer par vous hein ! J’ai à vivre moi ! Vous comptez vous en tirer comment, vous ?

Quorso

Il n’y a qu’à laisser faire le temps. Le temps dévorant. Le temps dévoré.

Estelle Hardy

Moi j’ai choisi de penser qu’on va vers… mettons… une explosion de lumière où on pourrait se trouver bien.

Quorso

Moi je suis occupé seulement de moi.

Estelle Hardy

Et c’est pourquoi vous êtes le lieu où se donne la question depuis l’aube des temps.

Quorso

Aujourd’hui, c’est vous qui me l’aurez administrée. Il y a des fulgurances que vous m’aurez fait connaître. Merci bien mademoiselle… Vous aurez eu ce pouvoir.

Estelle Hardy

Je sais… je sais… Mais laissez-moi faire. Laissez-vous faire.

*****

Le présentateur

L’Agence pour les Espaces de liberté annonce que sa filiale spécialisée dans les prestations diverses vient de dresser, sur la colline du Mémorial des Siècles, des écrans sur lesquels pourront se projeter les images qui sont dans le ciel. Deux sortes d’écrans sont en place : d’une part des écrans gigantesques où l’on pourra voir toutes les scènes qui se succèdent dans le ciel, apparemment sans ordre, toutes époques confondues, d’autre part des écrans très nombreux et de dimensions réduites où chacun pourra faire apparaître les images qui le concernent, et qu’il souhaitera réserver à son seul usage.
*****

Estelle Hardy

Je ne vous demande qu’un instant d’attention.

Quorso

Il y a des heures que vous êtes ici.

Estelle Hardy

Encore une minute, monsieur le professeur.

Quorso

Si j’ai tué Artémis, qui me délivrera du mal ?

Estelle Hardy

C’est justement pour ça que je peux quelque chose pour vous. Mais il faut que nous nous tenions les mains tous les deux.

Quorso

Laissez-moi tranquille maintenant. Prenons rendez-vous pour plus tard… Dans un milliard d’années…

*****
(Nuit)
*****

Estelle Hardy (dans un murmure)

Il y aurait des petits déjeuners, des séances de cinéma, de théâtre, des voyages…

Quorso

Vous dites des choses impossibles, des choses folles qui appartiennent au passé, à une autre vie… qui aurait pu avoir lieu, mais qui n’a pas eu lieu.

Estelle Hardy

Je vous demande seulement de creuser votre mémoire, de vous souvenir du détail vrai qui permettrait de rebondir, de tout reconstituer.

*****

Station spatiale
Nicolas Pascal.

Excusez-moi de vous interrompre à nouveau. Ce qui se passe dans le ciel exige une information immédiate. A vrai dire il se passe quelque chose, mais nous ne savons pas quoi. On ne voit rien. Mais on entend. Depuis quelques minutes, un bruit d’abord faible, mais insistant, a empli l’espace. Le bruit a rapidement augmenté de volume. A présent, c’est un roulement sourd, immense, et qui, à chaque instant, monte en puissance. Rumeur cosmique qui vient de l’ouest et du nord, rumeur étrange, irrésistible, comme un raz-de-marée qui se serait levé des profondeurs de l’univers.
*****

Estelle Hardy

Tiens à l’Ecole de police, c’est reparti… C’est la page du journal du gérant qui arrive sur l’imprimante.

Quorso

Regardez : date, 23 mai… confirmation totale… Inondation … 19h30… Les pompiers…

Estelle Hardy

Les pompiers ?... Evidemment ! Les pompiers aussi sont venus ! Pas seulement le plombier ! J’aurais dû y penser tout de suite… Le journal des pompiers…

Quorso

Qu’est-ce que vous voulez que vous dise le journal des pompiers ? Il dira la même chose que celui du gérant. La même chose que les archives des assurances.

Estelle Hardy

Sans doute ! N’empêche que j’aurais dû penser à vérifier tout ça chez les pompiers. Je suis nulle.
*****
Station spatiale.
Nicolas Pascal.

Rien de nouveau sinon que, loin de nous déchirer les oreilles, le grondement nous emporte comme une symphonie cosmique, nous pénétrant d’un bonheur troublant autant qu’inexplicable. C’est comme ça. Vous ne comprenez pas. Nous non plus. Nous attendons sans comprendre.
*****

Estelle Hardy

Regardez un peu… regardez un peu…

Quorso

Regarder quoi, mademoiselle le commissaire divisionnaire? Je ne vois rien ! Donc il n’y a rien à voir.

Estelle Hardy

…La date sur la copie du journal des pompiers…

Quorso

Vous voyez bien qu’ils sont effectivement intervenus au ciné-club Falguière !... C’est la seule chose que je vois !... A 19h30 juste à l’heure où j’ai dit que je regardais Sueurs froides

Estelle Hardy

Lisez le tampon du journal du gérant.

Quorso

Ben ! 23-V… 23 mai.

Estelle Hardy

23 mai ! Et dans le journal des pompiers ?

Quorso

Vingt… Attention… Attention…

Estelle Hardy

Vingt-deux… Vingt-deux mai ! Vous lisez vingt-deux parce que dans le journal de bord des pompiers, c’est écrit vingt-deux. Vingt-deux d’un côté, vingt-trois de l’autre. Dans les deux cas, 19h30, inondation, ciné-club Falguière. La même chose, la même heure, mais pas le même jour.

Quorso

Erreur quelque part !

Estelle Hardy

Une bonne chance que ce soit le type du ciné-club qui s’est trompé.

Quorso

Pourquoi ?

Estelle Hardy

Parce que leur journal, pour les pompiers, c’est essentiel. Toutes les interventions, consignées une à une avec tous les détails de lieu, d’heure, de circonstances, tout. Une longue liste chaque jour.

Quorso

Et le gérant ?

Estelle Hardy

Le gérant tient ça à tout hasard, parce qu’on ne sait jamais. Aucune obligation.

Quorso

Un précautionneux…

Estelle Hardy

…Qui veut garder une trace de chaque incident qui peut avoir lieu dans son cinéma. Quand il y en a. A tout hasard… Regardez les pages de son journal, ça vient d’arriver. La plupart des journées, il n’y a rien. Il ne note que quand il y a quelque chose. Un spectateur qui a un malaise…

Quorso

Faites bien attention… Parce qu’un faux espoir… Je ne suis pas à toute épreuve…

Estelle Hardy

Le gérant a fait une erreur en composant le timbre à date, un matériel d’un autre âge. Une erreur ça arrive !

Quorso

Ça arrive oui ! Pourquoi voulez-vous que ça soit arrivé ici ?

Estelle Hardy

Regardez ! Il n’y a rien le vingt-deux. Rien non plus le vingt-quatre. Le vingt-cinq, début du contrôle fiscal ; le vingt-trois, inondation. Il a composé son timbre à date. Il s’est trompé. Il a cru qu’il était le vingt-trois mai alors qu’il était le vingt-deux.

Quorso

On ne pourra jamais vérifier ce que vous dites.

Estelle Hardy

Si. Regardez : les pompiers disent qu’une voiture de Police-secours les a rejoints. Je fais venir le journal de la Police.

Quorso

Et les assurances ? Vous oubliez les assurances ? Leurs archives confirment que ça s’est passé le 23 mai et pas le 22.

Estelle Hardy

Les assurances auront recopié la déclaration du gérant. Sans vérifier. Ils auraient dû. Mais ils ne l’ont pas fait. Ça arrive.
*****
(Nuit)
*****

Estelle Hardy

Le journal de la police… Intervention le 22 mai au ciné-club Falguière. Regardez : mention de la présence des pompiers déjà sur place.

Quorso

…le 22 mai… d’où il suit…

Estelle Hardy
…que votre alibi est pleinement confirmé. Le gérant s’est banalement trompé en composant son timbre à date.

Quorso

…Et vous êtes venue banalement ravager ma vie…

Estelle Hardy

…Pas seulement la ravager… Je sentais depuis le début qu’il y avait un truc qui ne collait pas.

Quorso

Sans la note de cohérence, il y a déjà des heures que vous auriez mis mon nom au bas de votre mémoire ?

Estelle Hardy

C’est une chose qui aurait pu arriver.

Quorso

Arrestation, menottes, inculpation ! Mon alibi écrasé par le timbre à date du gérant du ciné-club ! Jury ! Intime conviction ! Messieurs les jurés… La Cour…! Coupable … Coupable bien sûr…

Estelle Hardy

Avant ça quelqu’un aurait eu l’idée de consulter le journal des pompiers ou celui de la police.

Quorso

Pas sûr…L’enquête bâclée…Vite fait…mal fait !..Et encore moi, à ce que vous m’avez dit, je ne risquais rien à cause de la Grande Amnistie !

Estelle Hardy

Ben non !... Enfin… en principe…

Quorso

Comment ça : « en principe » ?

Estelle Hardy

Les parquets ne poursuivent pas. Donc normalement…

Quorso

Normalement quoi ?..

Estelle Hardy

Normalement l’aveu n’a pas de suites…

Quorso

Parce que des suites, il pourrait y en avoir quand même malgré la Grande Amnistie ?

Estelle Hardy

C’est un peu compliqué…

Quorso

Votre bafouillage n’annonce rien de bon. Clarifions, voulez-vous.

Estelle Hardy

Pour faire nos mémoires nous sommes obligés de tricher un peu. Nous disons qu’il n’y a jamais de suites à cause de la Grande Amnistie. Sinon personne n’accepterait de répondre à nos questions. Vous comprenez ?

Quorso

Je comprends que vous êtes en train d’avouer je ne sais quelle turpitude.

Estelle Hardy

En fait, la loi n’amnistie vraiment que les auteurs des crimes et délits n’encourant pas une peine supérieure à dix ans.

Quorso

Un piège à cons ?

Estelle Hardy

Il y a de ça !

Quorso

Et moi, naturellement, j’encourais une peine supérieure à dix ans ?

Estelle Hardy

Très supérieure si vous aviez été coupable.

Quorso

D’où il suit que vous m’avez mené en bateau, et que je risquais la perpétuité.

Estelle Hardy

Les parquets appliquent systématiquement une prescription de dix ans. Donc le classement de tous nos dossiers est automatique.

Quorso

Mais pas obligatoire ?

Estelle Hardy

Obligatoire… non !

Quorso

D’où il suit que le type qui passe aux aveux a pour le restant de ses jours une grosse épée de Damoclès au-dessus de la tête ?

Estelle Hardy

Classement automatique, je vous dis !

Quorso

C’est vraiment le moment de faire une minute de silence.

*****

Station spatiale.
Nicolas Pascal

(Sur le ton de celui qui fait une traduction en direct). « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon sauveur… » (Ton du narrateur). Au milieu d’une foule innombrable, l’évêque de Rome s’avance vers le sommet de la colline où se trouve dressé l’autel pour la célébration. Les hymnes et les psaumes se succèdent tandis que dans le ciel encore nocturne, des lueurs d’arc-en-ciel se mêlent aux formes sombres des nuages que le vent qui vient de la mer emporte en une sarabande effrénée.
*****

Quorso

Je n’ai qu’une seule chose à vous dire…Et les mots me manquent… Tout le monde croit que la Grande Amnistie a tout effacé. Tout le monde le croit. Et surtout moi. Moi qui ai toujours refusé de lire cette loi…

Estelle Hardy

Ça je l’ai tout de suite compris.

Quorso

Etudier la loi, c’était avouer que peut-être…que, ne fût-ce que par hypothèse, j’étais coupable…Et vous, vous arrivez… La Grande Amnistie ! D’accord ! Mensonge par omission ! Gros mensonge ! Mais nul n’est censé ignorer la loi, n’est-ce pas ? Et puis, le coup d’assommoir : pas de représentation de Vertigo! Le type vacille, craque. Inondation ! La vraie ! Rien ne résiste ! Les aveux ! Tant qu’on en veut ! Ce con en rajoute.

Estelle Hardy

Des aveux suspects…

Quorso

Maintenant le type veut être coupable ! Tranquille le type ! La Grande Amnistie ! Petit problème de déontologie quand même non ? Voir plus haut ! Hé bien vous ne recevrez pas un cri d’injure de moi !

Estelle Hardy

Vous ne savez pas tout.

Quorso

Pas un cri d’injure ! Vous êtes une méchante garce. Seulement voilà : vos turpitudes m’auront apporté l’un des rares moments d’extase de ma chienne de vie. C’est comme ça ! L’extase ! Et ça, vous n’y pouvez rien ! Vous combinez ! Vous calculez, vous rusez, succès intégral ! Je suis votre dupe de a à z ! La vérité éclate ! Superbe mémoire ! Avec un retournement de situation hautement dramatique, hautement pédagogique ! Le timbre à date ! Voilà mesdames, mesdemoiselles, messieurs les futurs commissaires divisionnaires, voilà le détail auquel vous devrez toujours faire attention ! Même un timbre à date peut mentir. Bravo mademoiselle ! La grosse note ! Et le type ? Ah  le type  pas de problème, il est en état d’extase ! Et c’est vrai qu’il est en état d’extase ! Ça ne va pas durer ! Ça va se dissiper comme les brumes et brouillards matinaux. Mais pour l’instant il est en état d’extase, et c’est pourquoi vous ne recevrez pas un cri de moi. Au contraire, un chant de reconnaissance.

Estelle Hardy

Merci.

Quorso

Je vous dois cette heure d’indicible jubilation. Parce que vous êtes venue de je ne sais quelle planète me prouver que la flèche dans le cœur d’Artémis, ça n’était pas moi ! De ma part veuillez agréer, mademoiselle le commissaire divisionnaire, l’expression de mon infinie reconnaissance. C’est la reconnaissance des entrailles ! Et pour un peu, moi, Pascal Quorso, je chanterais l’alleluia au-dessus de la création.

Estelle Hardy

J’ai encore quelque chose à vous dire.

******

Station spatiale.
Nicolas Pascal.

En même temps qu’apparaissent sur les écrans les scènes qui se déploient sur la voûte céleste, d’autres écrans nous renvoient les images de ce qui se passe dans la Ville. L’annonce faite par l’Agence pour les espaces de liberté, de la mise en place d’écrans personnalisables au Mémorial des Siècles a progressivement déclenché une véritable course à travers la Ville. Des milliers et des milliers d’hommes et de femmes courent à travers les places et les esplanades, le long des avenues, le long du fleuve, entre les arbres qui environnent les monuments et les palais, des dizaines de milliers d’hommes et de femmes convergent vers le Mémorial des Siècles. Ils courent parce que la rumeur, une rumeur incontrôlée, s’est répandue, selon laquelle la source même des images pourrait se tarir. Le Miroir des Ténèbres aurait été repéré. D’où la ruée à travers la Ville. La symphonie cosmique se fait de plus en plus profonde, de plus en plus délectable, un véritable roulement qui ne ressemble à rien de ce que l’oreille humaine a pu entendre jusqu’ici.

*****

Estelle Hardy

Depuis la communication que j’ai reçue au milieu de la nuit, je connaissais le nom du coupable. Et le nom du coupable, ça n’était pas le vôtre.

Quorso

Et moi, comme un con : ben oui mademoiselle c’est sûrement moi ! Oui c’est moi qui ai tué Artémis.

Estelle Hardy

Le coup dur ! Le type innocent qui plaide coupable !

Quorso

Avec ses aveux, ce type fout tout par terre ! D’accord ! Compris !

Estelle Hardy

Rien compris du tout ! J’ai vu votre regard.

Quorso

Il était comment mon regard ?

Estelle Hardy

Celui d’un animal traqué… très beau…

Quorso

Dès en arrivant, vous aviez sonné l’hallali !

Estelle Hardy

Vous sachant innocent, je vous devais la paix.

Quorso

Vous n’aviez qu’à me dire que vous aviez trouvé le coupable.

Estelle Hardy

Après quoi vous m’auriez jetée dehors, et jamais nous n’aurions eu l’explication.

Quorso

Moi j’aurais eu l’esprit en repos.

Estelle Hardy

Pas pour longtemps.

Quorso

Pas pour longtemps… peut-être…en effet. Qu’est-ce que je faisais vraiment ce soir-là ? Le coupable c’est peut-être moi ! Votre suspect a peut-être avoué par lassitude, peut-être trompé lui aussi par la Grande Amnistie. Et là j’aurais compris qu’il pouvait très bien, au moins en théorie, être poursuivi.

Estelle Hardy

Lui, innocent ! Vous, coupable ! De quoi remplir à ras-bord les décennies à venir, et craindre pour la paix du tombeau J’ai compris que votre regard allait se voiler sans espoir de lumière.

Quorso

Si c’est vrai, alors vous avez assuré votre salut pour l’éternité. Il peut arriver qu’on doive à quelqu’un beaucoup plus que la vie.

Estelle Hardy

Attention ! Attention! Vous allez verser dans les bons sentiments.

Quorso

Cet instant-ci passera comme les autres. Je voudrais n’en rien perdre. Ma pauvre ration vous comprenez! La flèche, ça n’était pas moi ! Et vous, vous m’en avez apporté la preuve. La vraie !

*****

. Station spatiale.
Nicolas Pascal.

Cette fois, ça y est. Ce qui s’accomplit sous nos yeux dépasse l’entendement. De deux points de l’horizon, l’un à l’ouest, l’autre au nord, nous les avons vus apparaître comme s’ils surgissaient de quelque océan cosmique dont les rouleaux viendraient battre les rivages de l’univers, les têtes d’abord, cheveux au vent, rythmées par un mouvement pareil à celui d’une chevauchée, puis les épaules, portées en avant en une progression saccadée, régulière, d’une puissance irrésistible, comme si les cavaliers, jaillissant à l’infini de la ligne d’horizon, s’arrachaient à la masse des eaux. A présent, s’élevant peu à peu au-dessus de l’horizon, ce sont les chevaux eux-mêmes qui se découvrent, le sabot battant les flots, harnachés de cuir, naseaux fumants, muscles tendus, en un effort dont la violence se révèle en gros plans sur nos écrans géants. Et sur les chevaux, unis à eux, les cavaliers, hommes, femmes, enfants, tenant d’une main les rênes, de l’autre un oriflamme qui claque dans le vent des constellations, cavaliers et cavalières habillés aux couleurs de l’arc-en-ciel, surgissant des profondeurs de l’univers en un flux sans fin que rien ne paraît devoir arrêter. Les visages se projettent sur nos écrans en portraits gigantesques, visages de tension et de jubilation. Mais, voici que le son s’affaiblit, insensiblement. Peu à peu se fait un silence, et ce silence est un bonheur autant que l’était le torrent des chevaux. Sur nos écrans le film est devenu muet. Mais les yeux fous des chevaux continuent de s’y projeter comme s’y projettent les chevelures des cavalières flottant dans le vent du grand large, comme s’y reflètent leurs visages transfigurés par la lumière sacrée, leurs yeux exultant d’une allégresse dont on aurait perdu jusqu’au souvenir, femmes délectables et secourables dont les formes mortelles auraient échappé au tombeau pour éclater, solaires, dans nos regards sans voix, pages vivantes jaillissant du livre de la mémoire, cavaliers et cavalières, jeunes à nouveau, surgis du cratère où la vie puise sa divine énergie, confondus dans un même élan, emportés dans une même gloire, hommes, femmes et chevaux unis en un même arrachement.

*****

Estelle Hardy

Bougez-vous ! On va au Mémorial des siècles.

Quorso

Vous y allez si vous voulez mademoiselle le commissaire divisionnaire. Moi pas.

Estelle Hardy

Qu’est-ce que vous craignez encore ?

Quorso

Que ma joie ne demeure pas !

Estelle Hardy

Simple confirmation sur les écrans de ce dont nous sommes sûrs !

Quorso

Pourquoi chercher à confirmer ce dont nous sommes sûrs ?

Estelle Hardy

On se fera délivrer une copie, et ça sera votre nouvelle page d’agenda.

Quorso

Je n’ai pas besoin de nouvelle page. Déjà je crains l’image floue, l’image incertaine qui ne laisse que des doutes.

Estelle Hardy

Ecoutez ! Il n’y a pas le moindre doute ! On a toutes les preuves.

Quorso

Vous savez ce que c’est que d’avoir peur

Estelle Hardy

Vous, monsieur le professeur, vous m’avez fait peur.

Quorso

Mademoiselle Hardy… Mademoiselle Hardy… Tenez-vous tranquille. Je voudrais m’ensevelir immobile au sein de ma joie… et que plus rien n’arrive.

Estelle Hardy

Je vais vous faire avancer, moi ! Vous allez voir !

Quorso

Seigneur !
Fin (1992-2012)